Dans la haute société, dans ce qu’on est convenu d’appeler le grand monde, les dames ne se contentent pas d’avoir un confesseur, — il leur faut, par dessus le marché, un directeur de conscience. Le confesseur n’est plus qu’en sous ordre : madame lui débite à la sacristie tout ce qu’elle veut. Le directeur de conscience, lui, a ses grandes et petites entrées à la maison ; il est l’ami par excellence de madame, il dirige toutes ses actions, il a sur elle un empire absolu.

Le métier de directeur a toujours été très bon en France ; mais en Italie et en Espagne surtout, c’est un état. Ce titre est une sauvegarde, même contre le mari.

Le directeur entre ; il bénit en passant le débonnaire époux ; il marche à l’appartement de madame ; il laisse ses sandales ou ses babouches en dehors ; il ferme ou ne ferme pas la porte ; ces sandales sont les colonnes d’Hercule, défense de les passer. Il est démontré que madame est en conférence avec le Saint-Esprit.

Un mari espagnol, qui se gardait bien de dire, mais qui pensait que le Saint-Esprit a fait jadis une espièglerie notoire, — ce mari, nous raconte Voltaire, perça un trou au-dessus de l’appartement de madame, curieux de savoir ce que le Saint-Esprit faisait avec elle.

Il vit… Je ne sais trop ce qu’il vit, mais il se fâcha et très fort. Il descendit armé d’un bâton, passa bravement les colonnes d’Hercule et chassa le directeur en lui frictionnant vivement l’omoplate.

Après quoi, il rentre chez madame, l’accable de reproches, et en marchant de long en large, selon la coutume des hommes exaspérés, il s’embarrasse les pieds dans une culotte qui n’était pas la sienne, ni celle du Saint-Esprit. — Pièce de conviction qui alimente sa colère pendant une bonne heure ; pendant une bonne heure il exhale son courroux, gesticulant avec la culotte, faisant de grands bras, proférant des blasphèmes épouvantables contre madame et contre le Saint-Esprit ; et, durant ce temps, une procession marchait bénignement et vint s’arrêter à sa porte. — Le chef du couvent voisin marchait en tête et dit au mari stupéfait :

— Nous possédons dans le trésor de notre monastère la culotte de saint Pancrace, qui guérit de la stérilité les femmes qui la baisent. Frère Boniface, dans un accès de zèle l’a soustraite de la sacristie pour la faire baiser à madame ; rendez-nous la culotte de saint Pancrace !

La procession était escortée de quelques estaffiers de la Très Sainte Inquisition, qui marchaient les yeux baissés, le chapelet à la main et l’épée au côté. On ne discute pas avec ces gens-là. Le mari rendit la culotte de saint Pancrace ; on l’emporta en grande cérémonie, accrochée au haut d’une croix ; on la plaça dans la chapelle de la Vierge, et, depuis, les femmes stériles l’entourent d’ex-voto.

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Nous en avons fini avec les directeurs de conscience. Quel que soit le nom qu’ils portent, les confesseurs ne valent pas cher. Quant au sacrement de pénitence, même pratiqué sérieusement, il ne vaut rien du tout.