Ils me diront : — Vous faites de l’exception la généralité. Tous ceux qui vont s’agenouiller au tribunal de la pénitence n’ont pas sur la conscience des meurtres et des viols. La confession n’a pas été instituée pour l’absolution unique des criminels. Il est telle faute légère, tel manquement aux prescriptions de l’Église dont le confesseur relève le pénitent. Or, la pratique constante de la confession est un bien pour les petits coupables, pour les hommes que le crime n’a point pervertis, en ce qu’elle les met sans cesse face à face avec leurs fautes, leur en fait honte et les en déshabitue.

Je répliquerai : — D’abord, il ne me paraît pas prouvé que la confession ait un effet salutaire, même au point de vue des petites fautes. Il me paraît, au contraire, qu’un examen de conscience régulier ne doit pas être une tâche bien lourde pour celui qui s’y livre périodiquement ; car la confession ainsi pratiquée arrive à n’être plus qu’un acte machinal.

Plus la confession est fréquente, plus elle devient banale, plus le pénitent s’habitue à ses passions, à ses défauts, à ses vices.

Quant aux manquements aux prescriptions de l’Église, je ne m’en soucie guère. Il est possible que la perspective d’une confession désagréable à faire empêche un marguillier de manquer la messe le dimanche ; mais il faut envisager les choses de plus haut. Nous n’avons pas à nous arrêter à ces vétilles ; dire le chapelet ou ne pas le dire n’a aucun rapport avec l’honnêteté. Les pratiques de dévotion relèvent simplement du bon sens, et le bon sens a depuis longtemps condamné toutes ces grimaces, toutes ces singeries.

Au XVIIe siècle, les théologiens catholiques agitèrent une question très grave : il s’agissait de savoir si un bouillon pris en lavement rompait le jeûne.

Vous savez, ou vous ne savez pas, que pour manger le bon Dieu, il faut être à jeun. Le Tout-Puissant est un bifteck qui demande à n’être précédé dans l’estomac des fidèles par aucun potage gras ou maigre. Une fois le bon Dieu avalé, on peut lui verser de la sauce par-dessus ; mais avant l’engloutissement du personnage, défense de se garnir l’intérieur de la moindre julienne ou du plus mince radis. Une goutte d’eau seulement, absorbée avant le divin pain à cacheter, constitue un péché mortel.

Or, tous les dévots ne se lèvent pas de bon matin ; beaucoup de grandes dames ne vont le dimanche qu’à la grand’messe, qui est celle où l’on exhibe les belles toilettes. Et puis, il y a les vieux curés de rebut, qui sont chargés de la messe de midi. Tout ce monde-là avale le bon Dieu entre dix heures du matin et midi et demi. Or, garder le jeûne jusqu’à ce moment tardif n’a rien d’agréable.

C’est alors que les vieux curés avaient imaginé de prendre avant la messe un bouillon en lavement. Ça les soutenait jusqu’à midi, les pauvres vieux ! Seulement, voilà, les évêques ont mis le nez dans l’affaire, en disant : « Pas de ça ! mon bel ami, avec votre lavement roublard vous allez contre les prescriptions de l’Église. » — Les curés qui tenaient à leur clystère se sont rebiffés.

« Si nous le prenions par en haut, ont-ils répondu, oui, ça gênerait le Père Éternel ; mais par en bas, qu’est-ce que ça peut lui faire ? »

Alors, il y a eu des évêques qui n’ont pas voulu entendre de cette oreille. On a examiné le cas : à savoir, si la Sainte-Trinité et le clystère nutritif avaient des chances de se rencontrer dans le tube des communiants. On fit appel aux lumières de la Faculté. On écrivit beaucoup de livres pour et contre le lavement d’avant la communion. Bref, cette dispute, qui est absolument historique, a duré un bon quart de siècle et a finalement été tranchée par le pape, seul juge souverain et compétent.