A deux cents lieues, la Mère de Dieu pleure amèrement sur son peuple. Si Leurs Majestés et Leurs Altesses pouvaient, un instant, consentir à prendre l’attitude qui leur convient, c’est-à-dire à se vautrer sur le sol et qu’ils approchassent de la terre leurs oreilles jusqu’à ce jour inattentives, peut-être que cette créature humble et fidèle leur transmettrait quelque étrange bruit lointain de menaces et sanglots qui les ferait pâlir. Peut-être aussi que le dîner serait alors sans ivresse et l’illumination sans espérance…

Pendant que l’Orléanisme se congratule dans la vesprée, les deux pâtres choisis pour représenter toutes les majestés triomphantes ou déchues, vivantes ou défuntes, se sont approchés de leur Reine. C’est à ce moment que la Mère douloureuse élève la voix par-dessus le murmure indistinct de l’hymne des Glaives[9] chanté autour d’Elle dans dix mille églises :

Si mon peuple ne veut pas se soumettre, Je suis forcée de laisser aller le Bras de mon Fils…

[9] Hymne O quot undis lacrymarum, fête de Notre-Dame des Sept-Douleurs.

V
Dessein de l’Auteur. Miracle de l’indifférence universelle.

Le dessein de cet ouvrage, nettement indiqué dans l’introduction, n’est pas de faire le récit du Miracle de la Salette. Il a été fait si souvent que les chrétiens sont inexcusables de l’ignorer. Devenus grands, les deux bergers eux-mêmes l’ont écrit et publié, et leurs deux narrations, qui auraient dû être répandues partout, sont identiques en ce qui regarde les circonstances de l’Évènement et le texte du Discours public. Pour ce qui est des Secrets, Mélanie seule a divulgué le sien, mais en réservant pour le Souverain Pontife la Règle, donnée par Marie, d’un nouvel Ordre religieux, l’Ordre des « Apôtres des Derniers Temps », fondation clairement prophétisée, au XVIIe siècle, par le Vénérable Grignion de Montfort.

N’écrivant pas pour la multitude, je m’adresse donc exclusivement à ceux qui savent le Fait de la Salette, assuré que les autres ne s’y intéresseraient pas. Je veux surtout montrer, aussi bien que je pourrai, le miracle qui a suivi et qui est peut-être plus grand que Celui de l’Apparition — le miracle, certainement plus incroyable, de l’indifférence universelle ou de l’hostilité d’un grand nombre.

Ces voix enfantines qui, descendues des Alpes, devaient grandir comme l’avalanche et remplir la Terre, tant qu’on a pu, on s’est employé à les étouffer. « Faites-le passer à mon peuple », avait dit la Souveraine. Les Juifs eux-mêmes s’étonneraient d’une désobéissance aussi complète. Les premiers Pasteurs ne sont pas montés dans leurs chaires pour annoncer à leurs diocésains la Grande Nouvelle, les Prêcheurs et Missionnaires de tout Institut ne se sont pas mobilisés avec enthousiasme pour faire connaître aux plus ignorants les menaces et les promesses de l’omnipotente. Plusieurs ont fait le contraire avec une malice infernale. Les Paroles tombées de cette Bouche quasi divine qui prononça le FIAT de l’Incarnation, ces Paroles si terribles et si maternelles, on ne les a pas enseignées dans les écoles et les enfants de l’âge des bergers ne les ont pas apprises. On sait, à peu près partout vaguement, que la Salette existe, que la Sainte Vierge s’y est manifestée d’une manière quelconque et qu’Elle a dit quelque chose. Diverses personnes savent même que la profanation du Dimanche et le Blasphème ont été singulièrement condamnés par Elle. Mais le texte de ce Discours, on ne le trouve dans aucune mémoire, ni dans aucune main. Quant aux Secrets, on ne veut pas même en entendre parler.

Eh bien ! c’est à faire peur. Jésus-Christ souffre qu’on le méprise ou qu’on l’outrage. On est exactement au vingtième siècle des soufflets et des crachats qui tombent sans amnistie, depuis deux mille ans, sur sa Face infiniment sainte, constituant ainsi ce qu’on nomme l’Ère chrétienne. Mais il ne souffrira pas que sa Mère soit dédaignée, sa Mère en larmes !… Celle dont l’Église chante qu’elle était « conçue avant les montagnes et les abîmes et avant l’éruption des fontaines »[10] ; cette « Cité mystique pleine de peuple, assise dans la solitude et pleurant sans que personne la console »[11] ; cette gémissante « Colombe cachée au creux de la pierre »[12] ; la Reine des Cieux, pleurant comme une abandonnée dans ce repli du rocher et ne pouvant presque plus se soutenir, à force de douleur, après avoir été si forte sur l’autre Montagne !…

[10] Prov. VIII, 24, 25.