[11] Thren. I, I, 2.
[12] Cant. II, 14.
Seule, sur cette pierre mystérieusement préparée qui fait penser à l’autre Pierre sur qui l’Église est bâtie ; le Sein chargé des instruments de torture de Son Enfant et pleurant comme on n’avait pas pleuré depuis deux mille ans. Depuis que Je souffre pour vous autres qui n’en faites pas de cas, dit-Elle.
Qu’on se représente cette Mère douloureuse restant assise sur cette pierre, continuant de sangloter dans ce ravin et ne se levant jamais, jusqu’à la fin du monde ! On aura ainsi quelque idée de ce qui subsiste éternellement sous l’Œil de Celui dont Elle est la Mère et pour qui nulle chose n’est passée ni future. Qu’on essaie ensuite de mesurer la puissance de cette perpétuelle clameur d’une telle Mère à un tel Fils et, en même temps, l’indignation absolument inexprimable d’un tel Fils contre les auteurs des larmes d’une telle mère ! Tout ce qu’on peut dire ou écrire sur ce sujet est exactement au-dessous du rien…
VI
Insuccès de Dieu. Faillite apparente de la Rédemption. Le plus douloureux soupir depuis le Consummatum.
Voilà donc où nous en sommes ! Les Larmes de Marie et ses Paroles ont été si parfaitement cachées, soixante ans, que la Chrétienté les ignore. L’effrayante Colère de son Fils n’est pas soupçonnée, même de ceux qui mangent sa Chair et boivent son Sang, et le monde va son train. Cependant des prophéties nombreuses et singulièrement unanimes affirment que notre époque est désignée pour l’assouvissement de Dieu, qui sera le Déluge des Catastrophes. Cela entrevu ou deviné seulement est à faire tourner les têtes et même les globes.
L’énormité du cas nécessiterait une puissance de vision archangélique. Dix-neuf siècles accomplis de christianisme, autant dire une centaine de générations arrosées du Sang du Christ ! Et pour quel résultat ? Le vingtième siècle peut se le demander avec stupeur. L’optimisme féroce qui présume l’Évangile annoncé d’ores en avant à toutes les nations, n’est soutenable que dans la bonne presse ou dans les plus basses classes primaires, antérieures aux rudiments de la géographie la plus humble. La vérité trop certaine, c’est que, sur les quatorze ou quinze cent millions d’êtres humains qui peuplent notre globe, un tiers au plus connaît le Nom de Jésus-Christ et les quatre-vingt-dix-neuf centièmes de ce tiers le connaissent en vain. Quant à la qualité du résidu, c’est une honte infiniment mystérieuse, un prodige de douleur assimilable seulement à l’incompréhensible Septénaire des Douleurs de la Compassion de Marie.
La réalité apparente, c’est l’insuccès de Dieu sur la terre, la faillite de la Rédemption. Les résultats visibles sont tellement épouvantables d’insignifiance et le deviennent tellement plus, chaque jour, qu’on se demande avec folie si le Sauveur n’a pas abdiqué. « Quæ utilitas in sanguine meo, dum descendo in corruptionem ? » La voilà bien, l’Agonie du Jardin, telle que l’ont vue des extatiques ! Ah ! c’était bien la peine de tant saigner et de tant gémir, de recevoir tant de soufflets, tant de crachats, tant de coups de fouet, d’être si affreusement crucifié ! C’était bien la peine d’être Fils de Dieu et de mourir fils de l’homme pour aboutir, après dix-neuf siècles piétinés par tous les démons, au catholicisme actuel !
Je sais qu’il y a eu des Saints, un, peut-être, par chaque dizaine de millions d’habitants du globe, autrefois surtout, et il paraît bien que cela suffit à Dieu, provisoirement du moins, mais comment cela pourrait-il nous suffire et nous contenter, nous autres qui ne voyons pas les causes ? On nous dit — avec quelle rigueur ! — que tout ce qui n’est pas dans l’Église est perdu. Or il naît, chaque jour, beaucoup plus de cent mille hommes qui n’entendront jamais parler de l’Église ni d’un Dieu quelconque, même dans le monde prétendu chrétien, et qu’on putréfie dès le berceau… J’ai vécu de longs et douloureux mois chez Luther, dans un des trois royaumes scandinaves, et j’y ai vu l’impossibilité de connaître la Vérité plus insurmontable cent fois que chez les païens. Dieu sait pourtant si son Nom terrible y est prononcé !
Que dire, après cela, des idolâtres sans nombre parmi lesquels il serait injuste de ne pas compter les catholiques traditionnels retranchés dans la certitude inexpugnable qu’ils sont tamisés, triés grain à grain, comme un froment d’eucharistie et que la pénitence n’est pas pour eux ? Ceux-là surtout sont effrayants. Les purs sauvages de l’Afrique ou de la Polynésie, les fruits humains de la hideuse culture asiatique, les polymorphes monstrueux de l’intellectualité la plus avilie, de la raison la plus déchue ; tous ces infortunés ont leurs dieux de bois ou de pierre dont quelques-uns sont si démoniaques et si noirs qu’on ne peut plus rire ni pleurer quand on les a vus. Cependant, que Jésus leur soit montré sur sa Croix et la plupart, instantanément, deviendront des gouffres humbles.