L’année suivante, cet évêque effrayant ne craignit pas d’affirmer, sur la Montagne même, que « la mission des enfants était finie par la remise de leurs Secrets au Pape, que rien ne les rattachait plus au Miracle ; que leurs actes et leurs paroles, depuis le 18 juillet 1851, étaient complètement indifférents ; qu’ils pouvaient s’éloigner, se disperser par le monde, devenir INFIDÈLES à une grande grâce reçue, sans que le fait de l’Apparition en fût ébranlé ». A quelque prix que ce fût, il s’agissait de démonétiser les deux Témoins.
XI
Vie errante de la Bergère. Le Cardinal Perraud, successeur de Talleyrand, la dépouille.
« Pourquoi es-tu triste, mon âme, et pourquoi me troubles-tu ? » Il a pourtant bien fallu qu’il l’articulât, cette interrogation liturgique, le triste évêque, avant de monter à l’autel, le lendemain matin et tous les autres matins qui suivirent, jusqu’à la fin de sa vie ! Et quand vint l’heure de la mort, l’heure terrible ou suave de la recommandation de l’âme, il ne lui fut pas possible de penser seulement avec les assistants de son agonie, les rituelles paroles qui ouvrent la porte bienheureuse : Viam mandatorum tuorum cucurri. Il ne le put pas, parce qu’ayant dit à la sainte fille : « Vous êtes une folle ! » il était selon la justice qu’il mourût privé de raison.
Un jour, sera publiée, pour l’étonnement et l’épouvante d’un grand nombre, la monographie des châtiments infligés aux persécuteurs ou blasphémateurs ecclésiastiques de la Salette. La liste en est déjà longue.
Mélanie ne devait plus connaître le repos. Après un séjour de six ans au Carmel de Darlington, retour en France et arrivée à Marseille, le 28 septembre 1860[23]. Entrée, à Marseille, dans une communauté religieuse pour y enseigner l’alphabet à de toutes petites filles. — Envoi, dans les îles ioniennes, à Céphalonie et à Corfou, en 1861 et 1862. — Retour à Marseille en 1862 où elle reste dans une propriété rurale jusqu’en 1867 sous la direction de Mgr Petagna, évêque de Castellamare, chassé de son diocèse par l’invasion piémontaise, qui passait les années de son exil à Marseille. — Départ pour l’Italie, en juillet 1867, pour Castellamare, non loin de Naples, où elle séjourna 18 ans, toujours sous la direction de Mgr Petagna rentré dans son diocèse en cette même année, jusqu’à la mort de ce digne et pieux évêque et au delà. — Vers 1885, rentrée en France, avec la permission spéciale de Léon XIII, pour y soigner sa mère malade, à Cannes et au Cannet, jusqu’à la mort de cette dernière, puis séjour à Marseille de 1890 à 1892. — Retour en Italie où elle se fixe, cette fois, à Galatina, entre Lecce et Otrante, pour y passer quelques années non loin de son ancien directeur, Mgr Zola, de 1892 à 1897. — En 1895, voyage en France, à l’occasion d’un procès retentissant et scandaleux, gagné, naturellement, contre elle par Mgr Perraud, Cardinal-Evêque d’Autun, successeur de feu Talleyrand, et même académicien, qui fit à la bergère l’honneur de la dépouiller, au profit de sa mense épiscopale, d’un legs important à elle fait pour les Apôtres des Derniers Temps. Dans le legs était comprise une chapelle publique que le Cardinal frappa d’interdit[24]. A ce sujet, recrudescence des calomnies, déluge d’immondices. Libertinage, hérésie, escroquerie, folie, possession ! Telles furent les aménités de la bonne presse. — Du 14 septembre 1897 au 2 octobre 1898, à Messine, dans l’institut des Filles dites du divin Zèle du Cœur de Jésus, pour y diriger les jeunes aspirantes pendant l’année du noviciat. — De là à Moncalieri. — Puis rentrée nouvelle et dernière en France où elle passe cinq ans, de 1899 à 1904, à Saint-Pourçain, Diou, Cusset (Allier) et Argœuvres (Somme). Deux fois elle se rend à la Salette : le 18 septembre 1902, pour y passer le 56e anniversaire de l’Apparition, et une dernière fois, le 28 juillet 1903. Elle avait reçu le sacrement de l’Extrême-Onction à Diou, durant une grave maladie qui n’eut pas de suite, le 26 janvier 1903. — Enfin, au milieu de l’année 1904, elle quitte définitivement son pays natal pour aller se fixer dans la province de Bari, en Italie, où elle vit incognito jusqu’à sa mort à la mi-décembre, connue seulement de son nouvel évêque, Mgr Cecchini, et d’une pieuse dame, la signora Gianuzzi. Sa dernière communion, le 14 décembre, dans la cathédrale d’Altamura, est son suprême Viatique.
[23] Là, elle fut relevée des vœux non solennels qu’elle avait faits, en février 1856, au Carmel d’Angleterre. De l’aveu de Pie IX, en effet, la mission que la Sainte Vierge lui avait confiée à la Salette lui défendait de rester cloîtrée. Bientôt même vint de Rome, consultée à son sujet, cette autre réponse : « Cachez-la autant que vous le pourrez. » C’était par crainte du carbonaro couronné, l’homme au « cœur double », dénoncé comme tel par la Sainte Vierge elle-même à sa confidente, avec ordre précis de dire à Pie IX : « Qu’il se méfie de Napoléon ! » — ce que fit celle-ci dans la rédaction de son secret pour le Saint-Père, secret qui fut remis à Sa Sainteté, le 18 juillet 1851, comme on l’a déjà vu. L’Empereur ne pouvait supporter Mélanie, se sentant visé défavorablement par son Message. Aussi fut-il donné suite à ce prudent avis.
[24] Les documents relatifs à cette honteuse affaire ont été publiés, en 1898, chez l’éditeur Chamuel, à Paris. Mélanie, Bergère de la Salette, et le cardinal Perraud.
Cette errance continuelle, cette incessante migration nécessitée par une hostilité sans pardon, — favorable, d’ailleurs, à l’accomplissement de sa mission, — fut tournée contre elle, taxée de vagabondage, dans le pire sens du mot, interprétée de la façon la plus basse et la plus haineuse. Peu de saintes furent autant calomniées.
« Je mourrai en Italie », disait-elle à Dieu, moins de deux ans avant sa mort, « — dans un pays que je ne connais pas, — où je ne connais personne, — pays presque sauvage, — mais où on aime bien le bon Dieu, — je serai seule, — un beau matin, on verra mes volets fermés, — on ouvrira de force la porte, — et on me trouvera morte. » Cette prophétie s’est réalisée à la lettre dans tous ses détails[25].
[25] Mélanie habitait à Altamura une petite maison « hors les murs ». Elle y était seule depuis peu de temps ; et, seul de son diocèse, Mgr Cecchini savait qu’elle était la sainte dont on lui avait confié la garde. Tous les matins elle se rendait à la cathédrale, assistait au Saint-Sacrifice, communiait et allait ensuite à l’évêché prendre un peu de café sans pain, puis se retirait dans sa solitude. C’était toute sa nourriture pour la journée. Vers midi, Monseigneur, qui n’avait pas eu encore l’occasion de surprendre ce don de vivre presque sans nourriture, lui faisait porter, par un familier de l’évêché, son repas qu’elle donnait aux pauvres. Le 15 décembre, ne la voyant pas à la cathédrale, il prit de l’inquiétude et envoya chez elle. Les volets étant fermés et aucune réponse n’ayant été faite, il se décida à faire prévenir les autorités civiles. La porte fut ouverte et on trouva la pieuse fille morte, par terre. Elle était entièrement vêtue, ses vêtements modestement disposés ; ses bras en croix formaient comme un appui pour son front. On n’eut qu’à la mettre religieusement dans le cercueil…