Six mois après la mort de Mélanie, Mgr Cecchini fit ouvrir son tombeau et trouva son saint corps intact.

L’extraordinaire beauté de cette vie fut cachée, plus de soixante ans, avec un art vraiment diabolique, et la très-précieuse mort ne fut pas connue. A cette époque, d’ailleurs, qui pensait à la Bergère ? A peine la nommait-on sur la Montagne, en déplorant qu’elle eût mal tourné. Immolation irréprochable. Maximin, mort en 1875, avait été déshonoré, lui aussi, fort studieusement et d’une manière qui ne laissait rien à désirer. Bon débarras de l’un et de l’autre.

La légende, solidement implantée, dès lors, de l’indignité regrettable des témoins, tournait, en somme, à la Gloire de Dieu dont c’est la pratique ordinaire — n’est-ce pas ? — de tirer le bien du mal et de se servir des instruments les plus méprisables. L’éloquence des séminaristes pouvait se donner carrière. L’invérifiable mensonge était adopté par tous les chrétiens, prêtres ou laïques, irréparablement déçus. Le Secret était devenu une rêverie dangereuse ou ridicule et, pour une fois, le vieux Serpent triomphait du Pied Virginal !…

Cependant, Deus non irridetur, on ne se moque pas de Dieu. Mélanie était morte le matin de l’Octave de l’Immaculée Conception et, la veille, cette année-là, en divers diocèses, on avait célébré la Manifestation de la Médaille miraculeuse, fête renvoyée du 27 novembre. Rappel liturgique du Dragon poursuivant en vain la Femme aux ailes d’aigle qui fuyait devant lui dans le désert ; et pour quelle autre, que cette mourante abandonnée, l’Église aurait-elle chanté les fatidiques paroles : « Posuit in ea verra signorum suorum et prodigiorum suorum in terra »[26].

[26] Manifestatio Immaculatæ V. M. a Sacro Numismate. Graduale. Missale Romanum.

Trois ans se sont écoulés. La Messagère enterrée ne parcourt plus le monde. Elle est immobile et incorrompue dans un tombeau que les peuples visiteront un jour. Mais la prophétie qu’elle apporta continue son cours comme un fleuve de plus en plus majestueux, de plus en plus redoutable. On l’entend déjà gronder et les plus impavides commencent à en avoir peur.

XII
Les prêtres et le Secret de Mélanie.

S’il n’y avait eu que Napoléon III, la conspiration du silence ne lui aurait pas survécu trente-six ans. Même l’étonnante infirmité humaine qui transforme en une routine le ressentiment des griefs les plus oubliés ; tout ce qui pouvait, avant la catastrophe de 1870, s’opposer encore à la Salette et à ses Témoins, se serait usé depuis, la seule énergie de la sève catholique démolissant la muraille de plus en plus, à chaque renouveau. Mais il y avait ceci qu’on n’avouait pas, le jugeant intolérable, et dont on ne voulait à aucun prix :

Les prêtres, ministres de mon Fils, les prêtres, par leur mauvaise vie, par leurs irrévérences et leur impiété à célébrer les Saints Mystères, par l’amour de l’argent, l’amour de l’honneur et des plaisirs, les prêtres sont devenus des CLOAQUES D’IMPURETÉ. Oui, les prêtres demandent vengeance et la vengeance est suspendue sur leurs têtes. Malheur aux prêtres et aux personnes consacrées à Dieu, lesquelles, par leurs infidélités et leur mauvaise vie, crucifient de nouveau mon Fils ! Les péchés des personnes consacrées à Dieu crient vers le Ciel et appellent la vengeance, et voilà que la vengeance est à leurs portes, car il ne se trouve personne pour implorer miséricorde et pardon pour le peuple ; IL N’Y A PLUS D’AMES GÉNÉREUSES, il n’y a plus personne digne d’offrir la Victime sans tache à l’Éternel, en faveur du monde.[27]

[27] Secret de Mélanie, 2e alinéa. « Il y a ceci de remarquable, faisait observer, il y a 30 ans, Amédée Nicolas, qu’aucune communauté religieuse de femmes n’a réclamé. Seuls les prêtres séculiers ou réguliers ont poussé des cris. »