« Nolite tangere Christos meos… Qui vos audit, me audit : et qui vos spernit, me spernit. » Vous l’entendez, ô Mère du Verbe, c’est à Vous que cela s’adresse. Vous avez osé toucher au clergé. On pourrait penser que Vous en aviez le droit, étant sa Reine, Regina cleri, mais il n’en est rien et voici Votre punition : Nous décidons que Vous aurez parlé en vain.

« Ils ne veulent pas faire leur examen de conscience », disait Mélanie. « Tu es ille vir, tu fecisti hanc rem abscondite ! », dit l’Esprit-Saint. C’est toi le coupable ! dit la conscience. Quel que soit le crime accompli, en n’importe quel lieu du monde, cette parole doit être justement et rigoureusement appliquée à chacun de nous. Les saints l’ont toujours entendu ainsi. Et parce que les prêtres sont plus près de Dieu et, dès lors, plus responsables, il est naturel qu’ils soient atteints les premiers.

— « Vous êtes la lumière du monde ! » leur a dit le Maître. Il n’y aura jamais d’affirmation plus certaine. Mais on sait que la plus candide flamme terrestre, présentée au soleil, projette une ombre. De même, la Lumière de Dieu, si elle venait à se lever derrière la lumière du monde, cette dernière, à l’instant, donnerait une ombre noire, gluante, fuligineuse, de la plus impénétrable opacité. Telle doit être la sensation d’un humble prêtre qui fait son examen de conscience. Comment, alors, pourrait-il se troubler ou s’étonner de l’énergie de certains mots ?

Il s’agit bien de cela ! d’ailleurs. La Parole de Dieu est, par essence, incontestable, indiscutable, irréfragable, définitive. On est forcé de la recevoir intégralement ou de se déclarer apostat. Or la parole de Marie, c’est la Parole de Dieu, aussi bien à la Salette que dans l’Évangile. Si elle dit que nous sommes des « chiens », c’est la Sagesse éternelle qui parle. S’il lui plaît d’ajouter que les prêtres sont des « cloaques d’impureté », il n’y a pas mieux à faire que de croire qu’il en est ainsi, avec de très-humbles actions de grâces pour le bienfait d’une si précieuse révélation et sans songer, une minute, à distinguer sophistiquement. Cette parole sait ce qu’elle dit, elle le sait infiniment et, nous autres, nous ne savons pas même ce que nous pensons.

On a parlé d’« expressions hyperboliques », on a voulu sauver le Secret, en expliquant que le mot cloaque n’avait pas un sens absolu, comme si Dieu ne parlait pas toujours ABSOLUMENT. Infidélité, mauvaise vie, irrévérence, impiété, amour de l’argent, de l’honneur et des plaisirs. Total : cloaque d’impureté. Que penser d’un prêtre qui dirait : « Cela n’est pas pour moi ? » Saint François de Sales, saint Philippe de Néri, saint Vincent de Paul, le curé d’Ars, cinquante mille autres, sans remonter aux Martyrs, eussent dit en pleurant : « Ah ! que cela est vrai ! comme notre Souveraine me connaît et combien est inutile mon hypocrisie de tous les instants ! » Mais voilà ! Il n’y a plus d’âmes généreuses. La vérité stricte que ne contestera jamais un homme déterminé à donner sa vie pour Dieu, c’est que tout prêtre qui ne tend pas à la Sainteté est réellement, rigoureusement, absolument, un Judas et une ordure.

Tout à l’heure, j’ai cité deux Textes, le premier, du psaume 104 : « Nolite tangere… Ne touchez pas à mes oints », pour faire voir le beau parti qu’on en peut tirer. L’autre moitié du même verset paraît une foudroyante réponse de Marie : « … et in prophetis meis nolite malignari — et ne maltraitez pas mes prophètes ». Ceux d’entre les persécuteurs de Mélanie et de Maximin qui n’avaient pas « reçu leurs âmes tout à fait en vain » durent trembler quelquefois, en lisant ces mots dans leurs bréviaires. Pour ce qui est de l’Oracle évangélique : « Celui qui vous écoute m’écoute, etc. », ne voit-on pas qu’il convient supérieurement à Notre Dame de la Salette ? « Faites tout ce qu’il vous dira », avait dit, aux noces de Cana, la Mère de Jésus. « Celui qui T’écoute M’écoute et celui qui Te méprise Me méprise », lui répond son Fils, dix-neuf siècles plus tard, l’entendant pleurer sur une montagne.

XIII
Immense dignité de Marie.

L’incompréhension du Fait de la Salette est une suite naturelle de l’incompréhension ou de l’ignorance des Privilèges — d’ailleurs infiniment inexplicables — de Marie. Pour ne parler que de son Immaculée Conception qui est un mystère effrayant, il est à remarquer qu’à Lourdes, Elle ne dit pas : « Je suis conçue sans péché », mais : « Je suis l’immaculée Conception. » C’est comme si une montagne disait : « Je suis la Celsitude ». Marie est la seule ayant le droit de parler d’Elle-même absolument, comme Jésus parle de Lui-même, quand il dit : « Je suis la Lumière, la Vérité, la Vie. » Le « Vêtement de Soleil », mentionné dans l’Apocalypse, est son vêtement d’Absolu. Elle est si près de Dieu et si loin des autres créatures qu’on a besoin d’un effort de la Raison pour ne pas confondre. J’ose même dire, au risque de me confondre moi-même, que plus la Raison et la Foi grandissent, plus la Mère de Dieu grandit et qu’on devient de moins en moins capable de la délimiter, de la distinguer.

Ah ! je sais combien ces mots sont misérables ! Il ont du moins pour eux d’être adéquats à la misère de la pensée. Un ange même, si on pouvait entendre son latin sans être foudroyé d’amour dès la première syllabe ; comment expliquerait-il qu’on peut concevoir Marie sans concevoir la Trinité même et la discerner encore un peu dans l’éblouissement de la grande Ténèbre ?

A la Salette, Elle parle à la première personne comme Dieu seul peut parler. On a beaucoup remarqué cela. Des gens très-forts se sont élancés pour soutenir les murs de l’Église que ce langage allait, sans doute, jeter par terre ; pour expliquer — oh ! faiblement — que tous les prophètes canoniques se sont exprimés ainsi et qu’en cette rencontre, leur Reine admirable n’est, comme eux, qu’un porte-voix, rien de plus. Nul ne s’est avisé de demander comment la Mère de Dieu aurait pu s’exprimer autrement. Dans le Discours public, c’est toujours le Nom de son Fils accompagnant les reproches et les menaces. Il nous est ainsi montré qu’Elle parle, avant tout et uniquement, en qualité de Mère de Dieu, de Souveraine absolue, au point que ce Fils qui est le Créateur d’Elle-même a l’air de ne rien pouvoir sans sa permission. Essayez de remplacer la Première Personne par la Troisième, de lire, par exemple : « Dieu vous a donné six jours pour travailler, il s’est réservé le septième et on ne veut pas le lui accorder. » Aussitôt, c’est la parénèse d’un prédicateur quelconque et ce qui fait le caractère précis de ce célèbre Discours qui a étonné tant d’âmes, l’Autorité suprême, disparaît.