Il est bien entendu que Marie n’est pas Dieu, quoique Mère de Dieu. Cependant rien ne peut exprimer sa dignité. Théologiquement il est aussi impossible de l’adorer que d’exagérer le culte d’honneur qui lui appartient. La gloire de Marie et son excellence œcuménique défient l’Hyperbole. Elle est ce feu de Salomon qui ne dit jamais : « En voilà assez ! » Elle est le Paradis terrestre et la Jérusalem céleste. Elle est Celle à qui Dieu a tout donné. Si vous pensez à sa Beauté, ce sera une dérision de dire qu’Elle est la Beauté même, puisqu’Elle dépasse infiniment cette louange. Si vous voulez exalter sa Force et sa Puissance, vous n’aurez pas mieux à faire que de reconnaître qu’Elle est, en vérité, la dernière des créatures, puisqu’Elle a pu accomplir cet inimaginable prodige de s’humilier beaucoup plus bas que tous les abîmes avant lesquels Elle avait été conçue. Si vous désirez mourir, tous les mourants de bonne volonté sont dans ses Bras. Si vous demandez à naître, la Voie lactée jaillira de ses Mamelles pour vous nourrir. Quelque poète que vous fussiez, capable, si j’ose dire, d’étonner le Couple innocent sous les platanes du Paradis, vous auriez l’air de vendre à faux poids les plus fétides substances, vous ressembleriez à un négrier ou à un propriétaire de malheureux, si vous entrepreniez, — fût-ce en pleurant et à deux genoux ! — si vous rêviez seulement de dire un mot de sa Pureté qui fait ressembler à la sueur des damnés du plus bas enfer, les gouttelettes de rosée suspendues, un matin d’été, aux tissus d’argent et d’opale des aimables araignées des bois.

Vous aurez beau prier, beau faire, jamais vous ne pourrez récompenser la peine que j’ai prise pour vous autres.

L’Église militante subsisterait dix mille ans encore, et il y aurait des centaines de conciles dont chacun ajouterait une gemme inestimable à la parure de cette Reine, que cela ne ferait pas autant pour sa splendeur que ce témoignage d’Elle-même à Elle-même, dans le désert, en présence de deux pauvres petits enfants.

XIV
Identité du Discours public et du Secret de Mélanie. La plainte d’Ève.

La parole de Marie, toujours identique à la Parole de l’Esprit-Saint que l’Église nomme son Époux et qui la pénètre indiciblement, est toujours, par nature, en assimilations ou paraboles. Elle est, surtout, itérative, Dieu disant toujours la même chose et ne parlant jamais que de Lui-même, ainsi que je l’ai fait remarquer ailleurs[28]. Il fallait, par conséquent, que le Secret fût identique au Discours public et c’est en cela que se manifeste leur commune origine. Je ne me propose pas de les interpréter. D’autres l’ont essayé, avec plus ou moins de bonheur. Mais, précisément parce que la Parole divine est invariablement assimilée ou figurative, les prophéties sont invérifiables de ce côté de la vie, puisque, même leur accomplissement n’est qu’une autre figure de l’avenir. En ce sens, comme dans tous les sens, un prophète parle toujours. Defunctus adhuc loquitur.

[28] Le Salut par les Juifs.

Certaines menaces du Secret de la Salette, telles que la chute de Napoléon III, s’étant accomplies très-visiblement, on peut être sûr que cette catastrophe est elle-même préfigurative de quelque autre grande punition que nul ne peut deviner. J’oserais même dire que cette menace n’est pas étrangère à la chute colossale du premier Napoléon, car les prophéties n’appartiennent pas à la durée, non plus qu’à l’espace, et c’est une fête pour la pensée de les sentir palpiter au centre des temps d’où elles rayonnent sur toutes les époques et sur tous les mondes.

Donc identité nécessaire du Discours public et du Secret. Lorsque Marie dit aux Bergers : N’avez-vous pas vu du blé gâté, mes enfants ? aussitôt se retrace en ma mémoire tout le 2e alinéa sur les prêtres et les personnes consacrées à Dieu, les quinze lignes citées plus haut. Même remarque pour les raisins qui pourrissent. Le Pain et le Vin sont une telle signification du Sacrifice !

Les pommes de terre vont continuer à se gâter et à Noël il n’y en aura plus. Quelqu’un m’a dit : « Les pommes de terre, ce sont les morts, et Noël, c’est l’avènement de Dieu. » Or jamais, depuis les grands prophètes hébreux, il n’avait été annoncé autant de massacres, de fléaux horribles, de pestes et de famines ; jamais, autant que dans le Secret, l’imagination ne fut conviée au spectacle de la terre engloutissant d’aussi prodigieuses multitudes !

Qu’il me soit permis de citer ici une lettre naïvement et singulièrement lumineuse qui me fut écrite, l’an dernier, par une amoureuse de Dieu :