« J’ai rêvé que je voyais passer beaucoup de monde que je ne connaissais pas. On entrait et on sortait. C’était un grand va-et-vient. Tout à coup une femme attirait mon attention ; elle avait quelque chose qui me touchait infiniment. Tout le monde étant parti, elle me dit ces mots extraordinaires : « On me croit SANS PÉCHÉ, je veux raconter mon passé. » Alors elle se mettait à chanter ou à parler, car ses paroles étaient comme un chant divin qui me pénétrait de douleur. C’était la plainte d’Ève. Je me suis réveillée toute navrée, toute abîmée dans la douleur et me demandant : — Où suis-je ? C’est la Salette, c’est Notre Dame de la Salette qui m’a parlé, c’est Ève qui pleure ! Ensuite le Discours de la Salette recommençait en moi, comme de lui-même. Je recevais le sens des mots, je déchiffrais avec facilité les paroles comme si j’en avais reçu la clef… De tout cela, il me reste peu dans l’esprit, l’état lucide s’est dissipé, et je n’ai plus que le souvenir d’une chose divine qui a passé à côté de moi… Avec son bras droit, Ève a cloué le Sauveur. — Avec son bras gauche elle le déclouera. — « Mon peuple », c’est tout le genre humain depuis le commencement. — C’est Ève qui parle en lançant son regard à travers les âges. — C’est elle qu’accablent les deux lourdes chaînes… »
Que pensez-vous de cet aspect nouveau du Miracle de la Salette, de cet élargissement surnaturel de notre horizon ? Mutans Evæ nomen. C’est Marie qui nous parle et c’est Ève qui nous parle. C’est la même source de vie, la même fontaine de pleurs. C’est pourquoi son vêtement, ou l’apparence de son vêtement, est si extraordinairement symbolique.
Oh ! ce vêtement ! Quand je pense à la si totale incompréhension d’un écrivain célèbre que nos catholiques ont cru précieux parce qu’il était venu vers l’Église d’un lieu très-bas, et qui tenta presque aussitôt de déshonorer la Salette, en ridiculisant ses images dont le symbolisme lui échappait, après avoir bafoué de ses adjectifs la Montagne elle-même qui l’avait assommé de sa grandeur ! Ce pauvre homme, qui croyait aimer Marie, est mort très-cruellement, peu d’années plus tard, en exécution, j’en ai peur, de la menace attachée au flanc du Commandement redoutable : Honora Matrem ut sis longævus super terram.
Il faut presque renoncer au sens des mots, lorsqu’il est question de tels objets. On ne peut plus savoir, par exemple, ce que c’est qu’un vêtement. Le tailleur d’images qui a fait les groupes de la Salette ne voulut être que l’écolier des deux enfants et, à cause de cela, son œuvre a, je pense, toute la valeur qu’elle pouvait avoir. Mais comment traduire, en marbre ou en bronze, un vêtement de prophéties, une robe ou une tunique de l’Esprit-Saint ? Car c’est bien cela que les bergers ont pu voir avec les yeux qui leur furent prêtés pour un instant.
Ils ont dit : « la Dame en feu ». Bossuet ou saint Augustin auraient-ils mieux dit ? On ne sculpte pas du feu, surtout du feu extra-terrestre. La face de la dame et le « bouquet de myrrhe » de Salomon pendu à son cou, le Crucifié vivant sur son sein, étaient comme enveloppés d’un feu essentiel que l’intensité de tous les volcans ensemble n’égalerait pas. Donc silence. L’or, le diamant, les pierres les plus précieuses, le soleil même, parurent à ces deux enfants comme de la boue.
XV
Persécution de Mgr Fava. Désobéissance, infidélités criminelles des Missionnaires.
La non-existence, après soixante ans, de l’Ordre des Apôtres des Derniers Temps est l’effet infiniment déplorable d’une désobéissance inouïe, non seulement à la Sainte Vierge qui avait exigé son institution, mais à Léon XIII qui ordonna formellement à Mgr Fava, évêque de Grenoble : « de prendre la Règle donnée par la Très-Sainte Vierge à Mélanie pour la faire observer aux Religieux et Religieuses qui sont sur la Montagne de la Salette ». Et Mélanie, reçue en audience privée, le lendemain, eut la consolation d’entendre le Saint-Père lui dire plusieurs fois : « Vous irez sur la Montagne avec la Règle que vous a donnée la Très-Sainte Vierge. Vous la ferez observer aux Religieux et aux Religieuses ». Cela se passait le 3 décembre 1878.
« Que s’est-il passé pour que rien ne se soit fait ? » écrivait-elle, dix-sept ans plus tard. — « Quelqu’un que je connais, s’il était à son lit de mort, à cette heure suprême où l’on dit adieu à tous les partis, à tous les intérêts terrestres et où les yeux n’aperçoivent qu’un Juge scrutateur des cœurs, pourrait nous le dire avant d’en avoir la vision dans l’autre monde. Et il pourrait aussi nous dire pourquoi les ordres du Saint-Père n’ont pas été suivis. »[29]
[29] Ce quelqu’un, à proprement parler, n’eut pas de lit de mort. Un matin, il fut trouvé mort sur son plancher, — comme, plus tard, Mélanie — mais, au contraire de la sainte fille, dévêtu, les bras tordus, les poings crispés, le visage, les yeux, exprimant l’effroi d’une horrible vision.
La constante hostilité de Mgr Fava, autrement active que celle de Mgr Ginoulhiac, bien qu’il ne fût talonné par aucun empereur, ressemble à un cas de possession diabolique. Cet inconcevable pontife, toujours accompagné de son instrument d’iniquité, le Père Berthier, des prétendus Missionnaires de la Salette, relançait sa victime jusqu’à Rome — où il étonna de son arrogance Léon XIII qui ne sut pas le briser, — et jusqu’au fond de l’Italie où elle avait espéré trouver un refuge, ne reculant pas même devant cette monstruosité d’essayer de la corrompre avec des billets de banque. — « J’ai ici quelques billets de cent francs pour vos menus plaisirs », osa-t-il lui dire. Jusqu’à son effrayante mort, il ne cessa d’agir contre elle et d’entraver sa mission par tous les moyens imaginables.