Elle avait écrit, le 3 janvier 1880 : « … Ce n’est pas malin que Mgr Fava ne veuille pas entrer dans mes vues qui sont toutes opposées aux siennes. Mes vues étaient de faire de la Montagne de la Salette un nouveau calvaire d’expiation, de réparation, d’immolation, de prière et de pénitence pour le salut de ma chère France et du monde entier. Je désirais que le lieu où Marie Immaculée a versé tant de larmes fût un lieu saint, un modèle, et que l’on y observât rigoureusement la sainte Loi de Dieu, la Loi du Dimanche, et que ni les Pères ni les Religieuses ne fissent aucun négoce, laissant aux séculiers le soin de vendre des objets de piété. »[30]

[30] Notre Dame de la Salette et ses deux Élus. 160 lettres de Mélanie. Paris, Weibel, 9, rue Clovis.

Autre plainte, le 8 septembre 1895 : « … Que c’est donc triste de voir ce saint lieu habité par des incroyants ! Dès le commencement, je me consolais en pensant que cette Montagne, où Marie avait versé des larmes, serait, un jour, habitée par des âmes modèles de l’exacte observance de la loi de Dieu, des âmes humbles, charitables, dévouées et zélées ; que ce saint lieu deviendrait et serait le foyer de la pénitence, de l’expiation et de la continuelle prière pour les besoins de l’Église et la conversion des pécheurs !… J’ai été trompée ; je ne leur en veux pas ; ils n’ont rien compris de la miséricordieuse Apparition ; ils n’ont pas la vocation religieuse et apostolique ; ils sont des membres disloqués. Que Dieu les éclaire ! »

La présence des Missionnaires prétendus, installés et prospérant, un demi-siècle, sur sa Montagne, la crucifiait : « … Ce sont les anciens missionnaires », écrivait-elle, le 19 décembre 1903, « qui ont détruit le pèlerinage ; ce sont eux, hélas ! qui ont osé découronner Notre Dame de la Salette ;[31] ce sont eux qui, complices de Mgr Fava, ont refusé, contre l’ordre du Pape, d’accepter la Règle de la Mère de Dieu ; ce sont eux qui ont calomnié le si bon et si humble Maximin et qui lui ont refusé un morceau de pain !… » En 1902, ils avaient demandé à Mélanie, dans leur sacristie : « Que va-t-il arriver ? » — « La Madone, répondit-elle, va vous balayer. » Déjà Maximin, un peu avant sa mort, arrivée le 1er mars 1875, avait dit en parlant d’eux : « Ils descendront de la Montagne et n’y remonteront pas. » Décidément les deux Bergers étaient mieux informés de l’avenir que ces soi-disant religieux, le P. Berthier, par exemple, disant : « Après tout, nous sommes propriétaires des lieux de l’Apparition. Nous les avons achetés par acte notarié en bonne et due forme : personne ne peut nous déloger. » Adorable balayage ! « Ce qui se serait fait dans la miséricorde — avait dit encore Mélanie — se fera sur des ruines. »

[31] Expulsés de la Sainte Montagne, les anciens Missionnaires emportèrent la caisse, les vases sacrés couverts de pierreries et jusqu’au Diadème de la Sainte Vierge !!! Il fallut recourir au Pape pour leur faire rendre ces richesses du Pèlerinage.

La douleur de cette profanation lui fut un martyre. Son admirable correspondance en est remplie et on peut bien dire qu’elle en est morte après en avoir constamment vécu. Elle ne pouvait pas se mettre à genoux, parler à Dieu ni parler aux hommes, sans que cette épine perçât son cœur. « Ceux qui étouffent la vérité… Le matériel offusque leur intelligence… Je suis indignée contre l’esprit de mensonge des Pères de la Salette… Ils ont horreur de ce Secret qui lève un coin du voile… Malheureux religieux qui ne sont pas fidèles ! gémissait-elle ; oh ! combien il y en a qui arriveront au terrible Jugement de Dieu, avec les mains et le cœur vides, mais les yeux pleins, pleins du désir des biens de la terre et vides de bonnes œuvres ! Prions, prions… Notre pauvre France est bien malheureuse et bien malade ; mais ce ne sont pas les personnes qui ne croient à rien qui offensent le plus la Majesté Divine ; les personnes qui appartiennent au démon font les œuvres du démon. Ce sont les âmes chrétiennes, les Chandeliers de l’Église, le Sel de la terre, qui ne font plus leur office… La divine Marie n’a pas parlé pour ne rien dire, ni pour que ses sages avertissements soient ensevelis… Les excuses que certaines personnes donnent pour ne pas croire au Secret, ne sont que des accusations contre elles-mêmes. Pour ne pas changer de vie, il est plus facile de dire que l’on ne croit pas au Secret, ou bien qu’il est exagéré, que le mal n’est pas si grand ; que la Très-Sainte Vierge n’a pas pu se plaindre du sel de la terre, etc., etc. Ces raisonnements-là, on devrait me laisser faire à moi, ignorante comme je suis ! Mais ils me semblent honteux dans la bouche des personnes tant soit peu doctes, sinon pieuses. Que nous dit l’Écriture Sainte, l’Ancien et le Nouveau Testament ? Comment parle-t-elle du prêtre ?… Qui a demandé le crucifiement de notre doux Sauveur ?… Les hérésies, par qui ont-elles commencé ?… En 93, quelles furent les premières personnes qui adhérèrent à la disparition de la monarchie ? etc., etc. Quelles sont les personnes qui allaient contre l’infaillibilité du Pape ?… Et aujourd’hui, qui sont ceux qui se récrient contre le Secret de la Vierge Marie ?… Le Sel de la terre !… »[32]

[32] Notre Dame de la Salette et ses deux Élus.

XVI
Dons prophétiques de Mélanie.

Après ce qui vient d’être lu, on peut aisément comprendre l’exaspération de la multitude superbe des ecclésiastiques même honorables, surtout honorables, mais contempteurs des exigences de la Sainteté ou de l’Héroïsme.

Il ne serait pas hors de propos de rappeler ici l’admirable formule du philosophe Blanc de Saint-Bonnet : « Le clergé saint fait le peuple vertueux, le clergé vertueux fait le peuple honnête, le clergé honnête fait le peuple impie. » En sommes-nous encore seulement au clergé honnête ? On a pu se le demander en 1789. Pourquoi pas aujourd’hui ? Il me semble qu’après tant de grâces et tant de crimes, le collier de malédictions doit être infiniment plus somptueux. Pourquoi n’en serions-nous pas au diabolisme tout pur ? Il est bien certain, il est d’observation facile et directe que le seul nom, je ne dis pas, de la Salette, mais du Secret de Mélanie, ou simplement le nom de Mélanie tout court suffit, en France, pour agiter les séminaires et les sacristies, pour déséquilibrer un grand nombre de nos évêques. Il a plu à Marie de se servir d’une petite bergère pour épouvanter de puissants pasteurs, comme si elle eût été un molosse devant des loups fort timides. Et ribedit… Et subsannabit.