L’Évêque de Grenoble était accompagné d’un prêtre, que je sus, plus tard, être le Père Berthier, un des missionnaires de la Salette.

Mgr de Grenoble me dit entre autres choses banales, indifférentes, qu’il avait entendu dire que j’étais ici et qu’il était venu de bien loin pour me voir. — Je le remerciai. — Mon saint Évêque, déjà malade, se sentait épuisé et avait besoin de repos et surtout de tranquillité d’esprit. Un domestique vint lui dire que sa chambre était préparée, s’il avait besoin de se reposer. Alors, mon saint Évêque me dit : — Mgr de Grenoble et le R. Père Berthier prendront leur repas chez vous, parce que, ici, depuis que je suis si souffrant, on ne prépare rien, on ne se met plus à table. — Je dis à mon saint Évêque, en lui exprimant mon regret pour son état maladif, que je le remerciais de l’honneur qu’il me procurait d’avoir Monseigneur et ce digne Prêtre chez nous, et le priai de me permettre de me retirer, afin que chez moi on pût préparer le nécessaire. — Mon saint Évêque remarquant le mutisme de Mgr Fava sur ce qu’on venait de combiner, crut qu’il n’avait pas compris. Il le répéta une deuxième fois, puis, une troisième fois, et je revins chez moi afin de tout préparer pour le déjeuner de midi.

A midi, arrive Mgr de Grenoble avec le P. Berthier. Sa première parole fut : — Je suis venu à Rome pour trois raisons : pour faire approuver ma règle pour les Pères et pour les Sœurs ; pour obtenir le titre de Basilique à l’Église de la montagne de la Salette ; et faire faire une NOUVELLE STATUE de Notre-Dame, semblable au modèle que j’ai apporté ; parce que, voyez-vous, aucune statue ne représente bien la Sainte Vierge, qui ne devait pas avoir un fichu ni un tablier ; et tout le monde murmure et désapprouve ce costume des femmes de la campagne. Le modèle que j’ai fait exécuter est bien mieux ! D’abord, elle ne portera pas de croix parce que, voyez-vous, cela attriste les pèlerins, et la Sainte Vierge ne devait pas avoir de croix[68]… — Je passe, ma plume se refuse à faire savoir, en détail, tout ce que sa Grandeur a dit. J’étais effrayée ; c’est à peine si j’ai pu lui dire : — Et, au bas de votre statue, Monseigneur, vous écrirez en grosses lettres : Vierge de la vision de Mgr Fava ! — On appela pour nous mettre à table.

[68] Je ne souligne pas ces dernières lignes. Mélanie ne les ayant pas soulignées elle-même. On est prié seulement de les remarquer.

Après le repas, l’Évêque de Grenoble ouvrit un balcon pour voir la campagne et surtout le Vésuve que nous avions en face. Sa Grandeur me demanda qui nous avions pour voisin à côté de nous. Je lui répondis que nous étions seules.

— Oh ! mais vous êtes princièrement logées ! — Et il se mit à parcourir les pièces. Il sortit sur la terrasse qui servait, quand il ne pleuvait pas, de lieu de récréation à mes élèves. Il contempla encore longtemps le Vésuve, la mer et le paysage… Après quoi il rentra, non sans avoir ouvert et examiné ma chambre de travail ; et, en voyant tant et tant de lettres sur mon bureau, il me dit : — Mais votre correspondance est bien plus nombreuse que la mienne ! D’où vous viennent toutes ces lettres ? — De toute l’Europe, Monseigneur. — Vous êtes logée dans un palais trop beau ! Sans sortir, vous avez de quoi vous promener…

Après environ trois quarts d’heure ou une heure, Monseigneur dit qu’il allait souhaiter le bonsoir à Mgr Pétagna, puis reprendre le train pour Rome : — Oh ! elle sera ravissante de beauté MA statue : toute en marbre, avec un beau manteau qui l’entoure ; pas de souliers, pas de crucifix, cela attriste trop ; la Sainte Vierge ne devait pas être accoutrée comme vous avez dit. — Eh ! bien, Monseigneur, lui ai-je dit, si le bon Dieu m’envoyait sa Providence, je ferais faire une peinture, où la Très-Sainte Vierge Mère de Dieu serait représentée au milieu de deux resplendissantes lumières, et vêtue telle qu’elle est apparue sur la Montagne de la Salette. — Et Mgr Fava s’en alla ainsi que le P. Berthier.

Dans l’après-midi avancée, à mon grand étonnement, une personne envoyée par mon saint Évêque vint me dire que mon saint Évêque avait quelque chose à me communiquer.

Je demandai à cette personne si Mgr de Grenoble était parti. — Heureusement il partait, répondit-elle, quand un messager a ouvert la porte et remis à Mgr Pétagna un pli venant de Rome pour vous être communiqué. Alors, cet Évêque Carbonaro est rentré, et il voulait absolument savoir le contenu de la dépêche. Il fait bien de la peine à notre Monseigneur. — Je partis avec la même personne pour l’Évêché.

Arrivée à la porte je lui dis : — Sans doute que Mgr l’Évêque de Grenoble sera resté : entrez, et dites à notre Mgr Pétagna que la personne l’attend. — Ainsi fut fait.