— J’y suis allée en 1871.
— Les connaissez-vous, ces religieux et leur genre de vie ?
— Je ne connais pas leurs personnes : ils ne m’ont jamais adressé la parole ; pas même pour se renseigner sur la sainte Apparition. Quant à leur genre de vie, privée ou publique, par entendu dire, ils ne sont que des médiocres séculiers, sans foi, sans zèle, ne s’occupant qu’à amasser de l’argent, jaloux, calomniateurs et de cœur dur. Cela m’humilie, Éminence, parce que c’est bien plus fort que cela, ce que je ferais et serais, sans la Divine grâce.
— Avez-vous vu ? Avez-vous été témoin de quelque chose qui ne soit pas selon Dieu ?
— Je dirai, Éminence, ce qui m’a frappée, ce qui m’a péniblement impressionnée. C’était, je crois, en 1854. Pendant que l’Évêque de Grenoble cherchait le moyen de se débarrasser de moi par l’exil, il m’envoya pour environ un mois sur la montagne de la Salette. C’était en février. Malgré la neige et le mauvais chemin, tous les jours, quelques pèlerins arrivaient à dos de mulet. Un jour arriva une riche dame. Alors tous les Pères allèrent à sa rencontre avec force cérémonies ; et comme le muletier voulait entrer, aussi, parce qu’il était porteur des bagages de cette dame et que, d’ailleurs, il avait besoin de se reposer et de prendre quelque chose, un Père prit le bagage et ferma brusquement la porte au nez du pauvre muletier, qui était transi de froid. Il vint entendre la Messe à genoux. Vers la fin du Saint Sacrifice, cet homme tomba avec fracas. Je vais à lui pour l’aider à se relever et le fais asseoir. Or, ni les Pères, ni les personnes attachées à leur service ne se déplacèrent ; ni, après la messe, ne lui offrirent quelque chose à boire. Ah ! si j’ai regretté d’être trop pauvre, c’est ce jour-là, je n’avais pas un centime ! Je descends et rencontre Mme Denaz, qui me dit :
— Allez à la cuisine, vous y trouverez votre café.
J’y cours, je prends ma tasse et vite la porte à ce pauvre homme. Après, en me remerciant, il me dit :
— Vous m’avez remonté. Quand je suis parti de corps, c’était trop matin. Et puis, marcher dans la neige pendant trois heures, c’est fatigant. Cette Dame m’avait bien dit de demander quelque boisson aux Pères et à sa charge ; ils ne m’ont pas laissé entrer, et vous allez voir qu’ils se feront bien payer pour ce que je n’ai pas pris. C’est toujours comme cela que font ces Pères ; aussi ils ne sont pas aimés.
Je reporte ma tasse et Mme Denaz (elle était la belle-sœur d’un des Pères) me dit :
— Je suis sûre que vous n’avez pas pris votre déjeuner, que vous l’avez fait prendre au muletier. Si vous restez longtemps ici, la maison serait bien vite sans ressources et nous serions réduits à manquer de tout.