Après le balayage de ces mercenaires en 1902, les chapelains mis en leur place continuèrent simplement la table d’hôtel et la literie[5]. Ils continuèrent aussi le quotidien et stéréotypé récit du Miracle, assorti d’une exhortation sulpicienne à la pratique de quelques vertus raisonnables, sans omettre l’avis fréquent de se méfier de certaines publications exagérées ou mensongères, telles que le témoignage écrit des deux bergers qui furent les assistants, les auditeurs, les vrais missionnaires choisis par la Sainte Vierge elle-même pour propager ses avertissements et ses menaces et qui, jusqu’à leur dernier jour, n’ont cessé, Mélanie surtout, de protester contre la prévarication sacerdotale et le mercantilisme odieux qui se pratiquaient sur la Montagne.
Le crime de tous ces gens-là, crime énorme, réellement épouvantable, c’est d’avoir bâillonné la Reine du Ciel, de lui avoir plombé les lèvres, comme quelqu’un l’écrivait naguère, avec une effrayante énergie.
Il est difficile, je ne dis pas d’imaginer, mais de concevoir une supplication aussi lamentable :
— Depuis le temps que je souffre pour vous autres ; depuis dix-neuf siècles que je promène, parmi les montagnes, les Sept Douleurs dont je suis Bergère, les sept brebis de l’Esprit-Saint qui doivent, un jour, brouter le monde ; si je veux que mon Fils ne vous abandonne pas, je suis chargée de le prier sans cesse. Que puis-je faire pour vous que je n’aie pas fait ? Je suis l’Égypte et la Mer Rouge ; je suis le Désert et la Manne ; je suis la Vigne très-belle, mais je suis, en même temps, la Soif divine et la Lance qui perce le Cœur du Sauveur. Je suis la Flagellation infiniment douloureuse, je suis la Couronne d’Épines et les Clous et surtout la Croix très-dure où s’engendre la joie des hommes. Les deux Bras de mon fils y furent attachés, mais il n’en faut qu’un pour vous écraser et celui-là je ne peux plus le retenir, tant il est pesant !… Ah ! mes enfants, si vous vous convertissiez !…
Des hommes alors se sont levés qui avaient la mitre en tête et qui tenaient en leurs mains le bâton des pasteurs du troupeau du Christ. Et ces hommes ont dit à Notre Dame :
— En voilà assez, n’est-ce pas ? Taceat Mulier in Ecclesia ! Nous sommes les Évêques, les Docteurs, et nous n’avons besoin de personne, pas même des Personnes qui sont en Dieu. Nous sommes, d’ailleurs, les amis de César et nous ne voulons pas de tumulte parmi le peuple. Vos menaces ne nous troublent pas le moins du monde et vos petits bergers n’obtiendront de nous, même dans leur vieillesse, que le mépris, la calomnie, la dérision, la persécution, la misère, l’exil et finalement l’oubli !…
L’espérance du présent ouvrage est de réparer en quelque manière, et s’il en est temps encore, le sacrilège perfidie de ces Caïphes et de ces Judas qui détruisent, depuis soixante ans, le plus beau royaume du monde.
Paris-Montmartre, février 1907.