Pourtant, on aurait pu croire que c’était bien simple. La Souveraine des univers se dérangeait, si j’ose dire, comme se dérangerait la Voie lactée, si cette créature incalculable, épouvantée de la méchanceté des hommes, s’agenouillait dans le bleu sombre du firmament. Elle se dérangeait pour nous apporter en pleurant[1] la « grande nouvelle » de l’énormité de notre danger. Parlant comme la Trinité seule peut parler, cette Ambassadrice déclarait l’imminence des châtiments et des cataclysmes et disait ce qu’il fallait faire pour ne pas périr, car les menaces proférées par Elle étaient des menaces conditionnelles, dès les premiers mots : SI mon peuple ne veut pas se soumettre, je suis FORCÉE de laisser aller le Bras de mon Fils[2].
[1] En pleurant ! Les Anges ne pleurent pas, mais la Reine des Anges pleure, et c’est pour cela qu’Elle est leur Reine.
[2] « Le peuple ne veut pas se soumettre et la Cité du Très-Haut est forcée ! » Représentez-vous les Anges et les Saints poussant cette clameur d’alarme dans le ciel !
Je le répète, quoi de plus simple que de s’humilier et d’obéir ? On a fait exactement le contraire. Marie avait demandé le Septième Jour et le respect du Nom de son Fils. Elle voulait que les lois de l’Église fussent observées et que, pendant le Carême, ses enfants n’allassent pas à la boucherie « comme des chiens ». Elle avait confié à chacun des deux bergers, à Mélanie surtout, un secret de vie et de mort, exprimant sa volonté formelle — ratifiée depuis par Pie IX et Léon XIII — qu’on le fît passer à tout son peuple, à partir d’une époque déterminée. Enfin elle avait donné, en français, la Règle d’un nouvel Ordre religieux : « les Apôtres des Derniers Temps »… Les vrais disciples du Dieu vivant et régnant dans les cieux ; les vrais imitateurs du Christ fait homme ; mes enfants, mes vrais dévots ; ceux qui se sont donnés à moi pour que je les conduise à mon divin Fils ; ceux que je porte, pour ainsi dire, dans mes bras ; ceux qui ont vécu de mon esprit ; les Apôtres des Derniers Temps, les fidèles disciples de Jésus-Christ qui ont vécu dans le mépris du monde et d’eux-mêmes, dans la pauvreté et dans l’humilité, dans le silence, dans l’oraison et la mortification, dans la chasteté et dans l’union avec Dieu, dans la souffrance et inconnus du monde. Il est temps qu’ils sortent et viennent éclairer la terre… Car voici le temps des temps, la fin des fins.
Soixante ans se sont écoulés. On est devenu plus profanateur, plus blasphémateur, plus désobéissant, plus « chien »[3]. Mais ne semble-t-il pas que cet insuccès incompréhensible, ce fiasco monstrueux, et tout de même adorable, de l’impératrice du Paradis, n’a l’air de rien quand on pense à la Dérision irrémissible qui a remplacé l’Obéissance.
[3] Chien. Je rappelle que telle est l’expression dont il a plu à la Mère de Dieu de se servir.
On travailla le dimanche de plus en plus et, surtout, on fit travailler les pauvres. Le Blasphème devint une toge virile, même pour les femmes, un signe de force et d’indépendance, comme le tabac ou l’alcool. On ambitionna d’être chien, fils de chien et même neveu de pourceau, à toutes les époques de l’année, indistinctement, et cette ambition fut comblée. Les paroles de Marie qu’Elle voulait qu’on fît passer à tout Son peuple, aussi bien au Thibet ou à la Terre de Feu que dans l’Isère, n’allèrent pas sensiblement plus loin que le pied de la Montagne. Pour ce qui est des Apôtres des Derniers Temps, on les remplaça par d’ecclésiastiques marchands de soupe que les pèlerins purent apprécier.
Ces prétendus missionnaires furent la dérision inexpiable dont il vient d’être parlé. La Désobéissance absolue est un état incompréhensible aussi longtemps que l’idée de dérision ne se présente pas à l’esprit. La Chute initiale a dû être déterminée, non par la désobéissance formelle, mais par une obéissance dérisoire dont nous ne pouvons avoir aucune idée et, parce que l’abîme invoque l’abîme, le châtiment fut — en apparence, du moins — la Dérision infinie, la Subsannation biblique : « Voici Adam, semblable à nous… »
Les soi-disant missionnaires de la Salette, innocents peut-être, à force de balourdise et de bassesse de cœur, — mais de quelle affreuse innocence ! — furent, je le répète, un institut dérisoire opposé par l’autorité diocésaine au Commandement formel qu’il s’agissait d’éluder. La Sainte Vierge avait demandé des Apôtres. On lui donna des aubergistes[4]. Elle avait voulu de vrais disciples de Jésus-Christ, méprisant le monde et eux-mêmes. On installa des prêtres d’affaires, de pieux comptables chargés de faire valoir. Pour ce qui était de la recommandation de « sortir et d’éclairer la terre », on y pourvut par la réclame et le rabattage des pèlerins…
[4] Sur cette question de l’auberge et des aubergistes, voir le chapitre [XXV] du présent ouvrage.