S’il m’arrive, parlant des deux Bergers de la Salette, d’employer les mots « saint », « sainte » ou « sainteté », ce n’est que d’une manière purement relative, par insuffisance de langage, faute de termes qui rendent plus complètement ma pensée. D’avance je désavoue le sens rigoureux et absolu qu’on voudrait attribuer à ces expressions ; car nul ne peut être nommé Saint, tant que l’Église ne l’a pas qualifié ainsi officiellement.
Léon BLOY.
Taceat Mulier…!
Je viens de subir un terrible sermon contre le Matérialisme ou Naturalisme opposé à la Révélation surnaturelle. Tous les lieux communs philosophiques de séminaire ont défilé devant le Saint Sacrement immobile. J’étais, hélas ! venu à l’église, comme « un mendiant plein de prières ». Ce gouffre de paroles vaines les a englouties et mon âme a glissé au mauvais sommeil que procure le bavardage. En présence de l’Ennemi, voilà donc ce que trouvent, aujourd’hui, les prédicateurs élevés depuis si longtemps et cultivés avec tant de soin dans le mépris des avertissements de la Salette — à la veille des échéances effroyables !
Quelle déformation systématique ou quel manque de foi ne doit-on pas supposer, pour que des ministres tels et en si grand nombre en soient venus à ne plus savoir que le fonds de l’homme c’est la Foi et l’Obéissance, et que, par conséquent, il lui faut des Apôtres et non des conférenciers, des Témoins et non des démonstrateurs. Ce n’est plus le temps de prouver que Dieu existe. L’heure sonne de donner sa vie pour Jésus-Christ.
Or, tout le monde la lui refuse avec énergie. N’importe qui, mais pas Celui-là ! Un démon plutôt ! il est vrai que les chrétiens ont cessé de croire aux démons. Essayez — avec l’autorité de l’Évangile — de faire comprendre, par exemple, que la richesse est une malédiction, qu’il est impossible de servir Dieu et le monde, que les fêtes ou bazars prétendus de charité invoquent l’incendie et que les belles dévotes qui vont y chercher un dernier supplice vraiment infernal sont des servantes du diable, fort attentives et récompensées comme il faut ! Ce ne sera pas trop du changement infini opéré par ce qu’on est convenu de nommer inexactement la mort, pour découvrir soudain, en poussant une clameur à percer le sein de l’Éternité, à quel point les plus fidèles d’entre nous auront été des gens sans foi.
« Quand la France boueuse de la tête aux pieds, disait Mélanie, aura été purifiée par les fléaux de la Justice divine, Dieu lui donnera un homme, mais un homme libre pour la gouverner. Elle sera alors assoupie, presque anéantie. »
Il faudrait être avantagé d’une stupidité rare pour chercher cet homme parmi les bestiaux de pèlerinages ou de congrès catholiques. Ah ! je m’en souviens de ces cohues, au lendemain de la guerre, en 73 exactement.
Les derrières cuisaient encore de la botte allemande. On ne parlait que de retourner à Dieu. On s’empilait dans des cercles catholiques pour entendre la bonne parole de Mgr Mermillod, racontant ce qu’il avait souffert pour Jésus-Christ ou les bafouillages œcuméniques de M. de Mun. On se cramponnait éperdument au compte de Chambord, supposé le grand Monarque annoncé par des prophéties et dont la bedaine illégitime devait tout sauver. On se précipitait aux pèlerinages en chantant des couplets libérateurs. On votait l’érection d’un sanctuaire au Sacré-Cœur sur les murailles duquel se liraient ces mots secourables : Gallia pœnitens et devota, et chacun apportait sa pierre, car c’était le Vœu national, étrangement oublié depuis. Quoi encore ? Les Pères Augustins de l’Assomption fondaient le Pèlerin prospère et la profitable Croix, pour l’avilissement irrémédiable de la pensée et du sentiment chrétiens. Un peu plus tard, enfin, se bâtissait, sur le solide fumier des cœurs, une banque fameuse devant absorber le crédit universel et confondre pour toujours la concurrente perfidie des fils d’Israël. Cette levée en masse des bas de laine catholiques fut nommée prodigieusement une Croisade et eut pour dénouement un immense Krach demeuré célèbre.
L’obéissance à la Mère de Dieu, venue tout exprès, il y a soixante ans aujourd’hui, pour notifier sa volonté, fut le seul expédient dont nul ne s’avisa.