Mes yeux se détachent du firmament, je regarde autour de moi, je vois Maximin qui me regardait, je lui dis : « Mémin, cela doit être le bon Dieu de mon père[88], ou la Sainte Vierge, ou quelque grande sainte. » Et Maximin lançant la main en l’air, il dit : « Ah ! si je l’avais su ! »

[88] Voilà un passage qui a certainement semblé bien insignifiant à bon nombre de lecteurs. Mélanie qui prend la Belle Dame pour « le bon Dieu de son père » ! Quel style ! Quelle idée singulière de nous transcrire de la sorte, en plein récit officiel du Grand Fait, cette remarque enfantine, pour ne pas dire mesquine ! Était-ce pour égayer la narration par la réplique assez terre-à-terre de Maximin qui, d’habitude, a des réparties plus originales ? Vraiment cette petite ligne est bien insignifiante…

Pour ceux qui ont eu le bonheur de connaître personnellement la pieuse narratrice, cette ligne anodine est l’une des plus charmantes du récit. Elle la leur fait revivre ; elle leur rappelle une des délicatesses de ce caractère aussi admirable en réalité qu’avide d’ombre et d’oubli.

« Mémin, cela doit être le bon Dieu de mon père. » Vous paraît-elle seulement insignifiante, cette phrase, ne la trouvez-vous pas aussi un peu choquante, si vous vous souvenez de cette allusion que nous avons eu déjà l’occasion de faire aux apparitions célestes si multipliées dont avait été favorisée la petite enfance de Mélanie ? Quoi ! depuis une dizaine d’années elle vivait dans la familiarité presque constante de Celle qu’elle appelait sa Mère ; et, dans cette journée du 19 septembre, elle ne la reconnaît pas ! Elle se trompe aussi grossièrement ! Elle la prend pour le « Bon Dieu de son père » ! De qui se moque-t-on ici ? N’est-ce pas une effronterie, plutôt qu’une phrase « insignifiante ? »…

Et nous qui avons eu la joie de voir Mélanie de près, cette parole qu’elle se rappelle avoir dite à Maximin nous comble d’allégresse ! Nous la voyons, ce jour-là, telle que nous l’avons toujours connue.

Elle ne se moquait pas, certes, de Maximin, pas plus qu’elle ne se moquait, par exemple, de moi vers la fin de sa vie, en me laissant croire que c’était par inattention, indifférence, paresse ou originalité, qu’elle arrivait en retard, ou même n’arrivait pas du tout à l’église à son heure habituelle, un ou deux jours par semaine. Je n’aurais jamais su le mystère si, un jour de semblable absence, je n’étais rentré chez elle à l’improviste, sans qu’elle eût le temps de faire disparaître un preuve matérielle de ses sanglants stigmates. J’abusai de ma prétendue autorité. Il lui fallut s’expliquer. Et, malgré elle, pressée par mes questions, elle m’avoua que Notre-Seigneur crucifié, lui apparaissant, l’associait aux souffrances de sa Passion… Et tout ce qu’on saura d’elle, un jour, c’est par des moyens pareils qu’on en a surpris la connaissance…

Oh ! que l’humilité était belle dans cette âme formée par l’« Aimable Frère » ! C’est bien Lui qui avait enseigné à cette âme, avec le « Sacramentum Regis », l’art difficile de « cacher le secret du Roi » ! Ces effusions des intimités divines, il fallait les dérober à tout regard étranger… et on dirait que tout le travail de sa vie extérieure consistait à les cacher. Une âme qui est dans des rapports quasi ininterrompus avec le monde surnaturel et qui ne doit laisser apercevoir cela à personne ! Une âme qui est à l’école de Celui qui sait tout, et qui doit tout ignorer !… Elle avait pris le bon moyen, elle se mettait, comme par instinct, au niveau de ceux qui lui parlaient.

J’ai été témoin, à ce sujet, de choses véritablement stupéfiantes et que l’heure viendra peut-être de raconter… Au 19 septembre elle était enfant, et elle parlait à Maximin comme aurait parlé un enfant. Ce lui est si naturel qu’elle ne s’aperçoit pas même qu’elle met en œuvre la plus belle des vertus ; et tout simplement, sans s’en douter, elle la pratique, elle en est tout embaumée, en plein public : car lorsqu’on publie un récit comme le sien, on est bien au milieu de la foule ! Mais que lui importe ? Elle n’y pense pas ! Et elle écrit la phrase « insignifiante » : « Cela doit être le bon Dieu de mon père » !…

Le soir de ce grand jour, sa maîtresse la trouvera dans l’écurie FONDANT EN LARMES. Ces larmes qu’elle avait retenues devant Maximin, elle saura bien les comprimer encore, dès qu’elle s’apercevra qu’elle n’est pas seule. Elle ne doit pleurer qu’en secret sur ces choses dont elle doit paraître la messagère inconsciente, mais qu’elle a trop bien comprises… Qu’importe du reste qu’elle verse ou non des larmes ? On les mentionnera, et c’est tout : nul ne songe à demander : Pourquoi ? Elle a fermé toutes les curiosités avec sa phrase enfantine sur « le bon Dieu de son père ».

Je m’exprimais mal tout à l’heure, en disant que Mélanie se mettait au niveau de son milieu. Verrait-on dans ces mots quelque chose comme une condescendance orgueilleuse qui la poussait, non sans quelque dédain, à s’incliner de la sorte ? Non, ce n’est pas elle qui se mettait à ce niveau. Elle n’avait qu’à se laisser faire : c’est l’« Aimable Frère » qui faisait tout.