Maximin répondit : — C’est bien vrai, Madame, je ne me le rappelais pas.
La Très-Sainte Vierge a terminé son Discours en français : « Eh bien ! mes enfants, vous le ferez passer à tout mon peuple. »
La Très-Belle Dame traversa le ruisseau ; et, à deux pas du ruisseau, sans se retourner vers nous qui la suivions (parce qu’elle attirait à elle par son éclat et plus encore par sa bonté qui m’enivrait, qui semblait me faire fondre le cœur), elle nous a dit encore :
« Eh bien ! mes enfants, vous le ferez passer à tout mon peuple. »[86]
[86] La Sainte Vierge montre l’importance qu’Elle attache à son enseignement. Elle est venue, en effet, nous ramener à l’observation « in spiritu et veritate » de la Loi de Dieu. Elle a si bien résumé, dans son discours, les enseignements de son Fils, qu’il est impossible de parler d’une manière utile aux chrétiens, aux religieux et aux ecclésiastiques de nos jours, sans retomber, qu’on le veuille ou non, dans ce qu’Elle vient de dire. Aussi, après avoir commencé comme son Fils : « pœnitemini » (Marc, I, 15). « Si mon peuple ne veut pas se soumettre », elle termine comme lui : « Docete omnes gentes » (Math. XXVIII, 19) « Vous le ferez passer à tout mon peuple ». Ces dernières paroles, elle les redit. Un souverain ne répète pas un ordre qu’il vient de donner ; mais Elle fit entendre aux enfants que, la première fois, il s’agissait de la partie de son discours destinée à être rendue immédiatement publique, et, la seconde fois, des secrets.
Puis elle a continué de marcher jusqu’à l’endroit où j’étais montée pour regarder où étaient mes vaches. Ses pieds ne touchaient que le bout de l’herbe sans la faire plier. Arrivée sur la petite hauteur, la Belle Dame s’arrêta, et vite je me plaçai devant elle, pour bien, bien la regarder, et tâcher de savoir quel chemin elle inclinait le plus à prendre ; car c’était fait de moi, j’avais oublié et mes vaches et les maîtres chez lesquels j’étais en service ; je m’étais attachée pour toujours et sans condition à Ma Dame ; oui, je voulais ne plus jamais, jamais la quitter ; je la suivais sans arrière-pensée, et dans la disposition de la servir tant que je vivrais.
Avec Ma Dame, je croyais avoir oublié le paradis ; je n’avais plus que la pensée de bien la servir en tout ; et je croyais que j’aurais pu faire tout ce qu’elle m’aurait dit de faire, car il me semblait qu’Elle avait beaucoup de pouvoir. Elle me regardait avec une tendre bonté qui m’attirait à Elle ; j’aurais voulu, avec les yeux fermés, m’élancer dans ses bras. Elle ne m’a pas donné le temps de le faire. Elle s’est élevée insensiblement de terre à une hauteur d’environ un mètre et plus ; et, restant ainsi suspendue en l’air un tout petit instant, Ma belle Dame regarda le Ciel, puis la terre à sa droite et à sa gauche, puis Elle me regarda avec des yeux si doux, si aimables et si bons, que je croyais qu’elle m’attirait dans son intérieur, et il me semblait que mon cœur s’ouvrait au sien.
Et tandis que mon cœur se fondait en une douce dilatation, la belle figure de Ma Bonne Dame disparaissait peu à peu : il me semblait que la lumière en mouvement se multipliait ou bien se condensait autour de la Très-Sainte Vierge, pour m’empêcher de la voir plus longtemps. Ainsi la lumière prenait la place des parties du corps qui disparaissaient à mes yeux ; ou bien il semblait que le corps de Ma Dame se changeait en lumière en se fondant. Ainsi la lumière en forme de globe s’élevait doucement en direction droite[87].
[87] Maximin : « Nous ne vîmes plus qu’un globe de feu s’élever et pénétrer dans le firmament. — Dans notre langage naïf, nous avons appelé ce globe le second soleil. Nos regards furent longtemps attachés sur l’endroit où le globe lumineux avait disparu. Je ne puis dépeindre ici l’extase dans laquelle nous nous trouvions. Je ne parle que de moi ; je sais très-bien que tout mon être était anéanti, que tout le système organique était arrêté en ma personne. Lorsque nous eûmes le sentiment de nous-mêmes, Mélanie et moi nous nous regardions sans pouvoir prononcer un seul mot, tantôt levant les yeux vers le ciel, tantôt les portant à nos pieds, et autour de nous, tantôt interrogeant du regard tout ce qui nous environnait. Nous semblions chercher le personnage resplendissant que je n’ai plus revu. »
Je ne puis pas dire si le volume de lumière diminuait à mesure qu’elle s’élevait, ou bien si c’était l’éloignement qui faisait que je voyais diminuer la lumière à mesure qu’elle s’élevait ; ce que je sais, c’est que je suis restée la tête levée et les yeux fixés sur la lumière, même après que cette lumière, qui allait toujours s’éloignant et diminuant de volume, eut fini par disparaître.