Une créature angélique, un pur idéal d’innocence et de vertu, une existence humaine sans tache, très-suave, pleine des plus saintes aspirations de Dieu, de sa gloire et de son éternel Amour, est passée par cette vallée de larmes.
Quand une personne aimée de nous s’envole dans la mort, il en reste un vide que l’on voudrait combler par le souvenir de la chère mémoire et par des larmes répandues sur la tombe qui renferme la dépouille aimée. La religion sanctifie ce sentiment et l’élève au sublime. Elle nous convoque à des cérémonies funèbres, met sur nos lèvres des prières et des cantiques pour nos défunts, nous fait assister au grand Sacrifice de l’Expiation et écrit sur la tombe de ceux qui ne sont plus : Qui credit in me, etiam si mortuus fuerit, vivet.
Mais, quand se présente le cas exceptionnel que la personne défunte et regrettée a été l’une de ces âmes rares, consacrées aux plus hautes perfections, dans lesquelles se trouve un je ne sais quel air surnaturel et divin, quand ses affections ne se sont pas trouvées renfermées aux seules limites de la nature, mais ont présenté l’empreinte de l’éternelle Charité, quand les phases de sa vie et de sa mort sont accompagnées d’évènements et de circonstances qui sortent de l’ordinaire, oh ! alors la tombe de cette créature d’élection est un autel, sa mémoire une bénédiction, les cérémonies funèbres elles-mêmes, les notes plaintives de l’orgue et les voix lugubres des chantres se changent en un hymne de fête, ou bien forment l’écho de ces célestes cantiques dont les anges accompagnent cette âme accomplissant son pèlerinage au royaume de la Gloire.
Et telles sont bien les solennelles obsèques et les cérémonies dont nous offrons aujourd’hui le tribut à notre bien-aimée défunte, à Mélanie CALVAT, la célèbre bergerette de la Salette.
Des sentiments d’affection et de foi, une intime reconnaissance et une sainte vénération, voilà les émotions que nous ressentons, nous souvenant d’elle à la face de Dieu et des hommes. Elle nous a appartenu : il fut grand l’amour qu’elle eut pour nous, grand aussi l’amour dont nous l’avons aimée. Maintenant, nous cherchons un soulagement à notre douleur, nous voulons nous mettre en rapport avec cette chère âme, belle, innocente, tout imprégnée de l’amour de Jésus et de Maris, qui, néanmoins, palpite pour nous ; nous voulons l’invoquer sur la terre pour quelle nous entende du Ciel ; nous voulons demander sa médiation pour qu’elle le prie pour nous.
Vous, jeunes sœurs qui, avec vos orphelines, l’avez eue plus d’une année, comme votre Mère et votre Maîtresse de sublime vertu, vous éprouvez bien vif le besoin de témoigner à cette sainte âme, une fois de plus, combien sont grands vos sentiments de vénération, de tendresse et d’amour pour elle.
Ainsi donc, courage, contemplons-la dans la Foi, brillante et souriante, bien qu’invisible à nous dans ce saint temple (innixa dilecto suo), appuyée sur son Bien-Aimé, et commençons son éloge après avoir invoqué le nom de Jésus.
Mélanie de la Salette naquit à Corps, petit bourg de France, dans le diocèse de Grenoble, le 7 novembre 1831, de parents respectables. Son père était maçon et scieur de long et se nommait Pierre CALVAT. Sa mère se nommait Julie BARNAUD.
Les historiens de la célèbre apparition de la Très-Sainte Vierge à la Salette disent qu’avant ce grand évènement, MÉLANIE n’était qu’une pauvre petite bergère fruste et ignorante, incapable d’apprendre le Pater. Mais combien ils se trompent ! De grands mystères s’étaient déroulés entre Dieu et son âme, depuis son enfance. Son bon père, quand elle n’avait que trois ans, lui montra un Crucifix et lui dit : Vois, ma fille, comme Notre Seigneur Jésus-Christ a voulu mourir sur la Croix par amour pour nous ! La petite fille fixa des regards attentifs et, comme éclairée d’une lumière supérieure, sembla avoir pénétré en silence le sens intime de cette parole et de cette image. Depuis lors, une impulsion intérieure la poussait à l’amour de la Croix et du Crucifié. Avec une intelligence incomparablement au-dessus de son âge, elle disait : « Le Crucifix de mon père ne parle pas, mais il prie en silence, je veux l’imiter, je me tairai et je le prierai en silence. » C’est ainsi qu’elle se préparait à la contemplation. La mère de la petite fille, femme non méchante, mais colère, la grondait sans cesse et lui intimait l’ordre de sortir de la maison. La petite Mélanie souriait néanmoins et s’efforçait d’embrasser cette mère irritée. Un jour, elle avait près de cinq ans, sa mère lui ordonna de s’en aller et de ne plus revenir. La pauvre petite se retira dans un bosquet voisin et se plaignant de son triste sort, comme elle écrit dans quelques-uns de ses mémoires, elle s’assit au pied d’un arbre, lasse et oppressée, et s’y endormit. Un songe mystérieux se présenta à elle et fut comme le prélude de toute sa vie, de tout son pèlerinage terrestre. Il lui sembla voir l’enfant Jésus, du même âge qu’elle, vêtu d’une robe rose, qui, l’abordant, lui dit : « Petite sœur, ma chère petite sœur, où allons-nous ? » Poussée par un instinct divin, elle répondit : « Au Calvaire. » Alors, le céleste enfant la prit par la main et la conduisit sur la montagne sainte. Pendant ce voyage, le ciel se couvrit de nuages et s’obscurcit, et une grande pluie de croix de toutes dimensions lui tomba sur les épaules. Une foule de gens lui adressaient des injures et lui témoignaient leur mépris. Effrayée, elle serra la main de son guide céleste, dont elle avait perdu la vue agréable au milieu des ténèbres. Tout à coup, elle lâcha la main qui la conduisait et tomba dans une profonde désolation. Néanmoins, le voyage se termina et elle arriva sur le Calvaire. Là il se passa une scène horrible. En bas, il s’ouvrit un gouffre de feu, dans lequel des multitudes de gens se précipitaient ; l’âme épouvantée, et obéissant à une impulsion divine, elle s’offrit comme victime de toute souffrance pour le salut éternel des âmes, pour la conversion des pécheurs.
A ce moment, la petite fille s’éveilla ; le soleil apparaissait à l’horizon, ce songe avait duré toute la nuit.