De retour à la maison paternelle, elle ne raconta rien de ce qui s’était passé cette nuit, mais garda le silence pour imiter le Crucifix de son père. Une vie nouvelle de souffrance et de recueillement commençait pour elle. Le céleste enfant qu’elle avait vu en songe lui est toujours présent à la pensée, elle lui parle dans le plus intime secret de son cœur, elle lui offre ses travaux et ses souffrances, et il lui semble qu’il l’appelle toujours du doux nom de « petite sœur, ma chère petite sœur », au point que, chaque fois qu’on lui demandait quel était son nom, elle répondait avec une grande simplicité : « Petite sœur ».

Ainsi cachée et absorbée par les précoces contemplations d’une vie remplie d’immenses grâces du ciel (dont la révélation causera sans doute une grande surprise dans le monde religieux), cette créature d’élection, dès son jeune âge, buvait en silence le calice des humiliations et des mépris, chassée inhumainement plusieurs fois de la maison maternelle, et envoyée, çà et là, au service de plusieurs familles de paysans.

Un jour, sa mère irritée voulant, en quelque sorte, s’en défaire, la mit, par punition (elle nous l’a dit, il y a quelques années, en souriant), en service sur les montagnes alpestres de la Salette, dans une pauvre famille de paysans qui lui confièrent le soin de mener leurs vaches au pâturage.

Ces montagnes appartiennent à la grande chaîne des Alpes françaises, élevées de près de 2,000 mètres au-dessus du niveau de la mer. Là, l’hiver est très-rigoureux, mais quand une belle journée de printemps ou d’été y fait briller les rayons du soleil, elles offrent un spectacle sublime et enchanteur. Au loin, tout en haut, à l’horizon, une ceinture de montagnes escarpées, ici des vallées profondes et, tout autour, des collines et des plateaux revêtus de verts tapis d’herbe mêlée de petites fleurs sauvages. Ce lieu solitaire, où l’on ne voyait presque jamais un être humain, fit vite les délices de cette âme innocente, cachée, séparée du monde et comme intimement unie à son Créateur. Alors, elle goûtait les paroles du docteur de Clairvaux : « O bienheureuse solitude, ô seule béatitude ! »

Mais quels étaient les mystères du divin amour qui se déroulaient dans ces lieux solitaires entre cette âme choisie et son Dieu ? Il a été dit : « Je la conduirai dans la solitude et je parlerai à son cœur. » Elle prenait plaisir, pendant que ses vaches paissaient, à parler avec les fleurettes du bon Dieu, comme elle le disait, à les inviter à louer le Créateur, et à les plaindre de ne pouvoir l’aimer.

Le 19 septembre 1846, un samedi, survint, sur la montagne de la Salette, cette célèbre apparition de la Très-Sainte Vierge à l’heureuse bergerette et au petit Maximin, qui, pour huit jours, venait, lui aussi, sur cette montagne avec ses vaches.

La Sainte Mère de Dieu apparut avec les signes de la Passion, pleurant pendant tout le temps qu’elle parla aux deux bergers, menaça des châtiments divins à cause du mépris et de la profanation du Dimanche et confia deux secrets, l’un à Mélanie et l’autre à Maximin. Avant de disparaître, la Sainte Vierge avait dit : « Mes petits enfants, tout ce que je viens de vous confier, faites-le savoir à mon peuple. »

Cet ordre de la Très-Sainte Vierge fut le point de départ d’un autre genre de vie pour la jeune bergère. Elle fut comme arrachée à sa chère solitude, enlevée à l’oubli et au mystère de sa vie cachée, et investie d’une mission qui devait lui causer des douleurs et des larmes, des ovations et des mépris, la vénération et la calomnie, et de longues pérégrinations de pays en pays. « Cantabiles mihi erant justificationes tuæ in loco peregrinationis meæ. »

Ce ne fut que grâce à une continuelle assistance surnaturelle qu’elle put résister et persévérer jusqu’à la fin.

L’apparition de la Salette a été une manifestation de la Mère des Douleurs. La Très-Sainte Vierge était apparue pendant les vêpres qui précédaient la fête de Notre-Dame des Sept Douleurs. Elle avait un crucifix sur sa poitrine, ainsi que le marteau et les tenailles, symbole éloquent de la mère broyée et désolée.