Admettant, bien qu’avec une foi purement humaine, l’apparition de la Très-Sainte Vierge à la Salette, nous pouvons également admettre, en raison de diverses déclarations explicites de Mélanie CALVAT, que la Très-Sainte Vierge, dès qu’elle lui eut confié un secret, lui aurait ensuite révélé qu’il sortirait de la Sainte Église un insigne ordre religieux, dit des nouveaux Apôtres ou des Missionnaires de la Mère de Dieu, qui seront répandus par tout le monde et feront un bien immense à la Catholicité. Cette congrégation comportera un second ordre et un Tiers-Ordre. Ils seront enflammés, pour la gloire de Dieu et le salut des âmes, d’une ardeur semblable à celle des premiers Apôtres. Les paroles contenues dans le Secret de Mélanie et par lesquelles la Très-Sainte Vierge annonce la formation de ce grand ordre religieux n’ont, en vérité, rien de notre humanité ; elles respirent un souffle divin, elles sont la simplicité mise en harmonie avec le sublime. La Très-Sainte Vierge, après avoir annoncé cet évènement futur, donna à Mélanie la règle que devait suivre ce nouvel ordre religieux. Cette règle, Mélanie la conserva de mémoire dans son esprit pendant douze ans, sans l’avoir écrite. « Il semblait qu’elle était imprimée en moi », disait-elle. Plus tard, le moment marqué par la Très-Sainte Vierge pour la divulgation du Secret étant arrivé, Mélanie écrivit cette règle, mais alors il lui devint impossible de bien la conserver présente à la mémoire.

Cette règle fut soumise au jugement d’une commission de cardinaux de la Sainte Église et jugée par eux irréprochable. Elle est comme un chapitre de l’Évangile et contient la quintessence de la perfection chrétienne mise en pratique avec la plus grande douceur et avec charité.

Or Mélanie souffrit pendant toute sa vie une agonie spirituelle, dans l’attente de voir l’accomplissement de la parole de la Très-Sainte Vierge et l’organisation des nouveaux Apôtres de la Sainte Église. Loin de là, elle fut témoin des persécutions que la dévotion à Notre-Dame de la Salette eut à supporter, par la volonté de Dieu, et au point qu’à chaque persécution, cette dévotion semblait devoir s’anéantir. Ses regards étaient toujours tournés vers Rome, attendant que la suprême autorité de l’Église couronnât de gloire et d’honneur la Salette, et qu’il en sortît enfin la fondation après laquelle elle soupirait. Mais la prudence du Saint-Siège en pareille affaire et la divine Providence qui règle et dispose tout avaient amené cette sainte créature à une continuelle et parfaite résignation à la volonté divine. Alors, elle aura dit avec Ezéchias : « Ecce in pace amaritudo mea amarissima ! » Souvent, elle se considérait elle-même comme un obstacle à l’accomplissement du plan divin, et alors elle s’anéantissait devant Dieu, se mortifiait de différentes manières et souhaitait la mort, soupirait après elle, la demandait dans ses prières.

C’est de cette manière que cette pauvre exilée sur la terre chantait le cantique de ses destinées. « Cantabiles mihi erant justificationes tuæ in loco peregrinationis meæ. »

Si celle qui apparut sur la montagne de la Salette fut la Très-Sainte Vierge Marie, la Mère immaculée de Dieu, si ce fut cette Mère incomparable qui confia son secret à Mélanie et à Maximin et donna une règle très-sainte pour un nouvel ordre religieux très-nombreux des derniers Apôtres, qui pourra douter que la promesse de la Reine du Ciel doit recevoir son entier accomplissement ? Dans ce cas, réjouis-toi, ô innocente bergère de la Salette, réjouis-toi en Dieu, ô âme choisie entre mille ; ton long martyre n’a été qu’une préparation à une grâce si ineffable ! Le sacrifice de ta vie simple, offerte en holocauste à travers les souffrances et les mortifications de toutes sortes, sera béni de Jésus et de Marie, et son fruit sera une génération d’élus. Et qui pourra les nommer ? Generationes ejus, quis enarrabit ?

Que Dieu est admirable dans ses œuvres ! La vie humble, cachée et pénitente de Mélanie sera devenue, en face de l’infinie bonté de Dieu, un titre à sa miséricorde en faveur de l’humanité ; la vie de Mélanie, qui commençait à être connue et admirée, maintenant qu’elle-même est séparée de ce monde, sera peut-être un motif pour hâter cette divine règle, dictée par la Très-Sainte Vierge et, par suite, les biens immenses qui pourront en découler.

Dieu connaît le chemin des cœurs. Il est écrit que belles sont les voies de la Sagesse : « Viæ ejus viæ pulchræ. » Lorsque dans la vie d’une sainte créature, à une solide vertu se trouve joint un ensemble de situations diverses, d’évènements et de fruits intrinsèques et extrinsèques, dans lequel le beau, le sublime, le pathétique frappent, attirent, envahissent le cœur et l’imagination, alors tout l’homme est conquis et gagné à la vérité.

J’ai cru découvrir quelque chose de semblable dans cette vie et dans les diverses péripéties traversées par cette élue du Seigneur, au point de ne savoir s’il fut, à notre époque, dans le monde, une autre qui pût lui être comparée. Les quelques mémoires qu’elle écrivit sur elle-même, par obéissance, mettront le comble à ces merveilles. Tout d’abord, c’est une petite fille qui habite dans les bois, souvent entourée d’animaux sauvages et d’oiseaux divers, se jouant avec les uns comme avec les autres : puis c’est une jeune bergère solitaire qui conduit les moutons et les vaches dans les endroits escarpés et sauvages et là, assise à l’ombre d’un arbre touffu, prie ou cause avec les fleurs.

Mais voici que les grandes splendeurs du surnaturel l’environnent, la transportent jusqu’au ciel. La Toute Belle, Celle qui est lumière, amour, grâce, poésie de l’infini, la Vierge Marie se montra à Elle, lui parla. Voici que le nom de la petite bergère inconnue vole de bouche en bouche et remplit le monde.

Oh ! combien ont envié son sort ! Combien ont désiré la voir ! la vénérer ! combien ont essayé de baiser au moins le bord de ses vêtements. Mais la voici devenue plus belle encore du soin continuel et plein d’humilité qu’elle prenait de se cacher ! L’heureuse bergère devient aussitôt une vierge sacrée, vouée à l’Époux Céleste.