Les habits de la pénitence, le silence des saints cloîtres donnent un nouvel éclat à sa beauté céleste. Elle était alors dans la fleur de ses vingt ans.

D’ici peu d’années, la bergère de la Salette, l’habitante des bois, la virginale colombe se trouve vouée au pèlerinage du monde, elle entre dans une nouvelle phase de son existence qui doit durer toute sa vie. Pendant cinquante ans environ, Mélanie de la Salette accomplit une mission ou un sacrifice auquel Dieu la destinait par ses fins impénétrables. Une vie nomade, errante, de pays en pays, toujours dans l’espoir d’en trouver un où elle pût se cacher à tous, et où les hommes n’offenseraient pas Dieu ! « Quelques-uns, me disait-elle un jour, croient que je me plais à voyager et à aller de çà, de là ! mais combien ils se trompent ! » Et combien elle avait de motifs pour justifier ses pérégrinations !

Mais une halte de la sainte élue du Seigneur dans ses divers pèlerinages nous vaut le doux, le suave souvenir de notre ville de Messine et de ce pieux Institut religieux de charité. Il est bien juste que nous évoquions cette sainte mémoire et que nous vous en entretenions quelque peu, puisque c’est pour Elle que nous sommes ici recueillis au pied du Saint Autel et que nous célébrons cette cérémonie funèbre.

Messine, la cité de Marie très-sainte, a reçu de tout temps les marques particulières de l’amour de Celle qui lui a promis sa protection perpétuelle. Il y a sept ans que Mélanie de la Salette vint demeurer ici, pendant un an et 18 jours. Son arrivée fut précédée de quelques signes qui tiennent du miracle.

Ce qui donna naissance à un si grand bien fut que notre Institut traversait alors une période de difficultés telle qu’il semblait devoir être supprimé. Depuis quelque temps, un séjour de peu d’heures à Castellamare di Stabia m’avait fait souvenir de ce que je savais par la renommée, c’est-à-dire, que la Bergère de la Salette se trouvait là ! Grand fut mon désir de la connaître, mais ce fut en vain ; parce que cette colombe fugitive avait porté ailleurs son nid. Elle se trouvait à Galatina, diocèse de Lecce. Il me resta un vide dans le cœur.

De retour à Messine, j’en écrivis à Mgr Zola, d’heureuse mémoire, alors évêque de Lecce, qui me donna gracieusement l’adresse de Mélanie, et bientôt j’entrai en correspondance avec la servante du Seigneur. Oh ! quel parfum de Sainteté me semblait s’exhaler de ses lettres. Je m’en trouvais transporté au Paradis ! Un jour elle m’écrivit qu’elle allait quitter Galatina, mais qu’elle ne ferait connaître à personne sa nouvelle adresse. Cela me surprit et je me décidai à aller la trouver pour l’inviter à venir à Messine dans notre Institut. Ce fut pour moi comme un voyage de dévotion vers la Sainte Vierge ; je souriais à la pensée de voir et d’entendre parler cette heureuse créature qui avait vu la Sainte Mère de Dieu et l’avait entendue parler.

J’ai vu Mélanie dans sa pauvre demeure, j’ai conversé avec elle, je l’ai entendue raconter la Grande Apparition de la Salette ; et saintes et profondes furent mes émotions. Je l’invitai à venir à Messine, mais elle ne se décida pas. Elle me parla avec affection de Messine, me dit qu’elle portait sur elle, imprimée, la lettre de la Très-Sainte Vierge aux habitants de Messine[93], et me la montra traduite en français. Finalement, elle ne se décida pas. De retour, je trouvai mon pauvre institut près de sa fin. Alors, je m’enhardis à exposer cette situation à l’Élue du Seigneur et lui renouvelai l’invitation, lui demandant de venir au moins pour une année. Immédiatement elle me répondit qu’elle acceptait, et qu’elle viendrait dans le but d’organiser et de former cette Communauté des Filles du Divin Zèle du Cœur de Jésus, qui sont préposées à l’éducation des orphelines recueillies, et qui ont embrassé la sainte Mission d’obéir, par vœu, au précepte du Divin Zèle du Cœur de Jésus, Rogate ergo Dominum.

[93] La ville de Messine se glorifie de posséder une lettre que la Sainte Vierge écrivit à ses habitants qui venaient de recevoir la foi chrétienne.

Oh ! mes filles en Jésus-Christ, quel bonheur pour vous ! Mélanie, la fille de prédilection de Marie Très-Sainte, la créature sage, noble et aimable, a été l’Éducatrice et en quelque sorte la fondatrice de votre humble Institut.

Vous ne pourrez jamais oublier quel jour heureux fut celui de sa venue parmi vous. C’était le 14 septembre 1897, le cinquième jour de la neuvaine de N.-D. de la Salette, le Saint jour de l’Exaltation de la Sainte Croix ; admirable mais inévitable coïncidence de la part de Celle qui, sur la montagne de la Salette, avait vu la Très-Sainte Vierge et devait changer son nom en celui de Sœur Marie de la Croix. Il était 10 heures du matin quand Sœur Marie de la Croix se présenta sur cette place du Saint-Esprit, je l’attendais au seuil de ce Saint Temple. En la voyant, je ne pus m’empêcher de m’écrier : D’où me vient tant d’honneur qu’une préférée de la Mère de Dieu vient me trouver ? Mais elle, se mettant de suite à genoux, demanda la bénédiction du prêtre, ensuite elle entra dans la maison du Seigneur et assista dans un profond recueillement au Très-Saint Sacrifice de la Messe. Vous toutes, mes sœurs, ainsi que vos orphelines, vous l’attendiez dans la grande salle du parloir. Vous étiez dans une sainte attente, comme si, à travers une créature terrestre, vous eussiez dû voir la Très-Sainte Vierge en personne. Et non seulement la voir, mais la posséder au milieu de vous ; quel guide maternel et quelle Maîtresse ! A son entrée, accompagnée de moi, vous êtes tombées à genoux, saisies de respect et d’affection et vous avez demandé sa bénédiction.