Mais l’humble servante du Seigneur, confuse, se prosterna elle-même à terre et demanda la bénédiction du ministre de Dieu pour elle et pour vous. Telle fut son arrivée dans notre pauvre Institut.
Je ne veux pas vous rappeler davantage les merveilles qu’elle opéra ici. Mon Dieu ! nous avons assisté à des manières d’agir non communes ! Tout, dans cette créature, était nouveau et souvent mystique. Assurément la vertu qui était en elle et transperçait faisait souvenir des vies des Saints. Tout d’abord elle était d’une charmante innocence : c’était une colombe très-pure qui semblait avoir plané au-dessus de toutes les misères humaines sans avoir été effleurée d’une seule goutte. C’était un lis parfumé de virginité, c’était une toute petite enfant sortant des fonts baptismaux, mais cependant riche en prudence et en sagesse. Plus d’une fois, nous avons vu des oiseaux entrer dans le Monastère et jusque dans sa chambre, comme s’ils la cherchaient pour jouer avec elle.
L’esprit de mortification et de pénitence qui l’animait était remarquable. Elle prenait excessivement peu de nourriture, à peine quelques onces, et l’absorbait à petites bouchées. A Galatina, un kilogramme de pain lui durait quinze jours. Chez nous, elle en prenait à peine une once ou deux par jour. Elle buvait également fort peu, et jamais à pleines gorgées. Avant d’être parmi nous, elle restait par semaines trois jours consécutifs sans boire et disait : « Il y a de si grandes soifs par le monde ! » Le jour de Pâques, nous l’avons vue solenniser à table cette grande Fête, en prenant la moitié d’un œuf ! Jamais un fruit, jamais une douceur. Son sommeil ne dépassait pas trois heures et toujours sur la terre nue, comme vous avez pu le constater, mes sœurs. Combien de fois, dans le calme de la nuit, l’avez-vous vue passer, une lumière à la main, à travers les dortoirs ! Que dirons-nous des macérations de son corps virginal ? Que signifiaient ces linges couverts aux épaules de sang frais, que vous avez eu occasion de trouver en mettant ses vêtements à la lessive ? Que signifiait cette table toute hérissée de clous disposés en croix, qui donnait le frisson et que nous conservons avec des traces de taches de sang ?
Néanmoins, calme, sereine, tranquille, consommée dans la vertu et la souffrance, elle semblait extérieurement n’avoir rien ressenti ; gracieuse et délicate dans sa démarche, ses manières et son langage, et comme si en elle les contrastes s’étaient harmonisés, elle était recueillie et sociable, humble et imposante, aimable et réservée, forte et soumise, et celle qui était restée une toute petite enfant semblait supérieure à une personne adulte et mûre. Elle était, en réalité, simple comme la colombe et prudente comme le serpent.
Je voudrais avoir le langage d’un ange pour vous parler de notre Mélanie et vous donner une idée de son amour ardent pour Notre Seigneur Jésus-Christ et la Très-Sainte Vierge Marie. En vérité, sa vie fut une vie d’amour ! Elle aimait Dieu du pur amour, et les flammes de cet incendie mystique la consumaient tantôt plus, tantôt moins. Tous les sens, toutes les fibres, toutes les facultés de cette créature de Dieu tressaillaient d’amour. Vous vous souvenez avec quel transport d’amour elle se nourrissait, toute une journée, de Jésus au Saint-Sacrement. C’était son expression : « Ce que j’aime, je voudrais le manger ! »
Ah ! j’ai mis à une épreuve son amour pour le Saint-Sacrement un jour que, inopinément et sans qu’elle s’y attendît, je lui défendis de s’approcher de la Sainte Communion. Elle tressaillit, se trouva mal et tomba à terre comme morte. J’ai pu alors me faire une idée de ce qu’est un véritable esprit de vertu, quand, ayant repris ses sens, elle parut pendant tout le reste de cette journée aussi douce, aussi humble, aussi suave, et même davantage ; et moins que jamais, vous n’avez pu vous défendre de votre admiration habituelle. Mais le pur amour de Dieu engendre le zèle de sa gloire et du salut des âmes. Le zèle, a dit le Saint Évêque de Genève, est la flamme de la charité. Grand était le zèle qui brûlait dans le cœur virginal de Mélanie. Elle aurait voulu s’immoler à chaque instant pour que Dieu fût glorifié, Jésus connu et aimé en tous lieux, et toutes les âmes sanctifiées et sauvées. Sa foi vivante et son zèle ardent lui faisaient considérer les prêtres comme de nouveaux Christs, et lui faisaient désirer que le Monde fût rempli de vrais Ministres du Sanctuaire.
Je ne doute pas que, pour ce motif, elle n’ait vivement aimé notre humble institut, et que, depuis qu’elle l’a connu, elle ne l’ait porté toujours en son cœur, en faisant l’objet de ses ardentes prières, parce que nous avions pris pour notre devise et notre mission cette grande parole de l’Évangile, ce céleste précepte sorti du divin zèle du Cœur de Jésus : Rogate ergo Dominum Messis ut mittat operarios in Messem suam.
Oh ! mes Sœurs, cette prière que vous récitez dévotement tous les jours, combien elle l’avait à cœur ! elle voyait dans cette humble institution sortie de ses mains et dans cet esprit de prière comme le précurseur de sa chère fondation des nouveaux Apôtres ou des Missionnaires de la Mère de Dieu. Elle voulut même attacher à son vêtement le scapulaire du Cœur de Jésus portant cette parole sacrée, qui forme notre devise : « Demandez au maître de la moisson d’envoyer des ouvriers à son champ », et ce ne sera ni vous, ni moi, mes sœurs, qui donnerons un démenti à cette réflexion qu’elle me fit un jour, en français : « Je suis de votre Congrégation. »
Je renonce à décrire les merveilles dont vous ou moi avons été témoins pendant que Mélanie demeura parmi nous. Je ne dis rien de ses recueillements subits, dans lesquels elle semblait hors de ses sens et comme ravie en extase ; rien de cette sorte de divination des cœurs qui lui faisait lire les pensées cachées, rien des deux ou trois guérisons d’orphelines survenues à la suite d’un signe de Croix fait par elle, rien de son extraordinaire confiance en la Très-Sainte Vierge, grâce à laquelle elle semblait avoir toujours dans les mains, et à temps voulu, les objets, la nourriture ou l’argent, selon les besoins de la Maison. Faisons silence sur tout cela et ne préjugeons rien des jugements autorisés qu’il appartient à l’autorité de prononcer.
… Qu’il passa vite pour nous, le temps que nous gardâmes Mélanie de la Salette ! Vint le jour de son départ ; elle en était profondément attristée. Vous vous souvenez avec quelle humilité elle se prosternait en vous demandant pardon à grands cris ; et vous, avec des plaintes amères, mais hélas ! plus compréhensibles que les siennes, vous faisiez comme elle ! « Mère, lui disiez-vous, à travers vos sanglots, vous souviendrez-vous de nous ? nous recommanderez-vous au Seigneur ? » Et elle : « Oui, mes filles, toujours je vous porterai dans mon cœur ; toujours je prierai pour vous…, je vous laisse pour supérieure la Très-Sainte Vierge. »