Elle a partout ses profondes racines : dans l’ancienne Asie, dans les hypogées de l’Égypte, dans les antres de la Thessalie, dans les Catacombes de Rome, probablement même au cœur de l’Atlantide engloutie et sous les massifs impénétrables de l’Éden perdu. Elle se souvient d’avoir adoré et brisé toutes ses idoles, y compris sa propre image, étant à la fois indocile et spirituelle, mutinée et repentante, comme ces enfants de l’amour qu’il est difficile de punir.
Elle a été punie, cependant, durement punie quelquefois. Elle l’est aujourd’hui, elle le sera demain, très probablement, et le Bras qui tombera sur elle sera plus lourd que le bras atrophié de l’empereur allemand. N’importe, il lui sera tout pardonné à la fin, parce qu’elle a beaucoup plus aimé qu’aucune autre et que sa radieuse jeunesse est irrésistible autant que son courage.
Que voulez-vous que puisse contre une nation qui a enfanté Jeanne d’Arc la horde crapuleuse éclose avant-hier sur le fumier luthérien et qui, dans quelques jours, ne sera plus qu’une chaîne de montagnes de charognes ? Un pire danger la menace et le plus grand miracle ne sera pas trop pour l’en préserver. Il le faut absolument, vous le savez bien, ô Christ glorieux ! l’amnistie plénière de cette Madeleine du Jardin de la Résurrection étant aussi nécessaire à votre magnificence que l’équilibre du firmament !
V
L’Épopée.
Ce livre ne veut pas et ne peut pas être l’histoire de Jeanne d’Arc, histoire cachée ou dénaturée honteusement durant quatre siècles, à peu près connue seulement depuis une soixantaine d’années par de sérieuses recherches dont Jules Quicherat fut l’initiateur. Les personnes curieuses de s’en instruire complètement peuvent consulter la bibliographie placée à la fin du présent volume. Il me suffira d’indiquer rapidement quelques-unes des grandes lignes.
« Aux quatorzième et quinzième siècles », dit Siméon Luce, « la châtellenie de Vaucouleurs, enclavée entre la seigneurie de Commercy au nord, le Barrois à l’ouest et au sud, la Lorraine à l’est dont elle était séparée par le cours de la Meuse, comprenait un certain nombre de villages échelonnés sur la rive gauche de ce fleuve, le long de l’antique voie romaine de Langres à Verdun qui serpentait au pied d’une petite chaîne de coteaux ou mamelons alors couverts de forêts sur la crête, déjà plantés de vignobles sur les pentes, et contournait les verdoyantes prairies de la vallée meusienne. Le village de Domremy, patrie de Jeanne d’Arc, formait l’extrémité méridionale de cette châtellenie enfoncée comme un coin entre la Lorraine et le Barrois. Au commencement du quatorzième siècle, elle avait appartenu à une branche cadette de l’illustre famille champenoise des Joinville. Mais, en 1335, intervint un arrangement avec Philippe VI, en vertu duquel cette châtellenie fut cédée au roi de France… Trente ans après, en 1369, Charles V rendit une ordonnance portant que le château et les villages échus aux Valois feraient désormais partie intégrante du domaine royal et seraient rattachés inséparablement, irrévocablement et directement à la couronne de France. »
Jeanne d’Arc, née en 1412, était donc Française et d’extraction vraiment française.
La foi catholique était vive et forte en ce pays et la petite Jeannette, ainsi qu’on l’appelait, commença son étonnante vie par l’assiduité dans la prière des humbles et des tout petits. La maison de ses parents était contiguë au cimetière, circonstance peu connue qui expliquerait peut-être la profondeur singulière de sa piété et cette teinte de mélancolie, spéciale aux grands prédestinés, dont sa joyeuse humeur d’innocente parut souvent altérée. Cette âme souveraine dut avoir ses racines les plus puissantes parmi les morts.
On lit, dans une déposition de Dunois au procès de réhabilitation, que Jeanne eut, un jour, une vision où elle aperçut saint Louis et « saint » Charlemagne qui priaient Dieu pour le salut du roi Charles VII et pour la délivrance d’Orléans. Elle ne disait pas tout et, sans doute, elle ne pouvait pas tout dire, mais on peut supposer que le cœur de cette vierge insigne était comme une cathédrale où les plus humbles aussi bien que les plus grands défunts venaient chanter les premières vêpres du bienheureux jour de la Délivrance.
Lorsque la guerre qui était alors partout apporta dans la vallée de la haute Meuse le meurtre et l’incendie et que Jeanne vit de ses yeux la fuite éperdue de ses pauvres concitoyens se réfugiant avec leurs bestiaux dans une citadelle du voisinage, elle sentit la grande misère du royaume, une surhumaine clarté se fit en elle et autour d’elle, et elle entendit les Voix du ciel. L’archange saint Michel, protecteur attitré de la France et des Valois en particulier, puis les grandes saintes Auxiliatrices, Marguerite et Catherine, lui apparurent, disant qu’il lui fallait quitter ses parents et son village et s’en aller de la part du roi du ciel vers le roi de France qui lui donnerait des hommes de guerre pour qu’elle délivrât Orléans. — Va ! fille Dieu, va ! Le gentil dauphin est le vrai sang de France !