A cette époque antérieure au sacre, Charles était encore assez communément désigné par le titre de Dauphin. Il y avait même çà et là, et jusque dans le cœur de ce prince, un doute angoissant sur la légitimité de sa naissance.

Étonnée d’abord et naturellement effrayée d’une telle mission, la pauvre petite bergère comprend qu’elle doit obéir. Rebutée deux ou trois fois par Baudricourt, le rude capitaine de Vaucouleurs, elle finit, après des semaines d’humiliations et de rongement, par obtenir une escorte. « Je suis venue ici », avait-elle dit à Jean de Metz qui fut un de ses compagnons de voyage, « parce que c’est ici Chambre du Roy, parce que Vaucouleurs est ville royale, pour que Robert de Baudricourt me veuille conduire ou faire conduire au roi, mais il n’a cure de moi ni de mes paroles. Et pourtant il faut que je sois devers le roi, quand je devrais user mes jambes jusqu’aux genoux, car nul au monde, ni roi, ni duc, ni fille de roi d’Écosse, ne peut recouvrer le royaume de France et il n’y a de secours à attendre que de moi. Certes, j’aimerais bien mieux filer avec ma pauvre mère, parce que ce n’est pas mon état ; mais il faut que j’aille et que je le fasse, parce que Dieu veut que je le fasse. »

Elle part avec six compagnons respectueux et dévoués qui croyaient en elle. Mais quel voyage ! Environ 150 lieues, y compris les détours, sur un territoire en guerre, coupé de cours d’eau, hérissé de garnisons et la moitié en pays ennemi. Seule, la Pucelle se montre inaccessible à tout sentiment de crainte et quand on lui parle des dangers qu’elle va courir, elle répond avec assurance qu’elle a son chemin ouvert et que si l’ennemi se rencontre et veut l’arrêter, Dieu son Seigneur saura bien lui frayer sa voie jusqu’au Dauphin qu’elle doit faire sacrer. « C’est pour cela que je suis née », disait-elle en toute occasion. On arrive en effet, à Chinon sans accident, le onzième jour. Les tribulations magnifiques allaient commencer.

Il fallait d’abord obtenir audience et ce n’était pas facile. Charles VII, pendant toute sa vie, eut pour trait dominant de son caractère, écrit sur sa figure et dans ses yeux, la défiance. Quoique jeune encore, cette affection de l’âme était déjà, chez lui, très prononcée. Après enquête méticuleuse et délibération de trois jours, il consentit à la recevoir, mais non seul à seule. Tout le monde sait la première épreuve : le roi se dissimulant parmi des seigneurs vêtus avec faste, et Jeanne, qui ne l’avait jamais vu, allant droit à lui sans hésiter.

« Gentil daulphin », dit-elle, « j’ay nom Jehanne la Pucelle et vous mande le roy des cieux, par moi, que vous serez sacré et couronné dans la ville de Reims. » Et bientôt elle confirme l’autorité surprenante de cette parole en donnant confidentiellement au roi, de la part de Dieu, la réponse la plus précise à une prière que nul ne pouvait connaître.

En une heure d’angoisse extrême, ayant appris que les Anglais allaient assiéger Orléans, enjeu final de la couronne de France, et songeant à la honte proverbiale de sa mère Isabeau, il avait demandé dans le secret de son oratoire que s’il était bien le légitime héritier du trône, le Dieu de saint Charlemagne et de saint Louis le lui manifestât clairement. Rien de plus concluant que la miraculeuse pénétration de la messagère. « Je te dis », prononça Jeanne avec une simplicité grandiose, « je te dis, de la part de Messire, que tu es vray héritier de France et fils du roy. »

Charles ne pouvait plus hésiter. Mais cela ne suffisait pas. Il fallait que personne ne pût douter de la mission de Jeanne. Il fallait qu’elle fût examinée et interrogée, à Poitiers, par les évêques et docteurs les plus renommés. Nouveau et crucifiant délai pour la sainte fille dont le cœur saignait en pensant à la détresse de la ville assiégée. « Le temps me pèse comme à une femme qui va être mère ! », gémissait-elle. Enfin, après trois semaines, les examinateurs s’étant déclarés satisfaits, on s’occupe de l’équiper, de lui constituer une maison militaire, de lui assigner un état et un commandement, puis d’envoyer par elle aux Orléanais des vivres et des munitions. Les préparatifs de l’expédition durèrent encore près d’un mois. Le Chef de guerre allait paraître.

Ici, la raison humaine défaille. On est tellement en présence de l’inexplicable que même le mot de miracle ne contente pas l’esprit. La guérison instantanée d’un paralytique, la résurrection d’un mort, le cheminement d’un saint sur la face des eaux peuvent se concevoir, en tant que miracles. C’est la Toute-Puissance qui intervient pour remettre à leur place des choses qui n’y étaient plus. Mais la soudaine transformation d’une espèce en une autre espèce, d’un lys en un chêne, par exemple, l’infusion subite, foudroyante, du plus haut génie militaire dans l’esprit et le cœur d’une petite paysanne innocente et complètement étrangère à toute connaissance humaine, cela ne se conçoit pas. Tel était pourtant le cas de Jeanne d’Arc en avril 1429.

C’est bientôt fait de parler de ses Voix, d’affirmer que tous ses actes et même les moindres lui étaient dictés à mesure, sans qu’elle eût autre chose à faire que d’obéir. Jeanne d’Arc n’était pas cet instrument. Assurément ses Voix, envoyées, données de Dieu, lui avaient prescrit l’expulsion des envahisseurs et le sacre du roi de France. Sans aucun doute, elles soutinrent continuellement sa volonté et la confortèrent jusqu’à la dernière heure. Il est même permis de croire qu’au moment suprême les Auxiliatrices pitoyables qui l’avaient suivie avec tant d’amour depuis son enfance, lui épargnèrent l’atrocité des flammes et l’emportèrent tout endormie dans une fraîche vallée du Paradis. En ce sens, on peut dire qu’elle fut exceptionnellement privilégiée. Mais elle avait, en commun avec toutes les créatures humaines, la liberté intangible des enfants de Dieu, le pouvoir d’accomplir d’elle-même des actes surérogatoires, bien qu’enveloppés dans la Prescience éternelle. Incontestablement, elle voulut toujours ce que Dieu voulait, mais elle le voulut à sa manière qui n’était celle de personne au monde. On nomme cela le génie, parce que c’est incompréhensible et que le mot ne précise rien. On est donc forcé de supposer en Jeanne d’Arc, parallèlement à la Sainteté, une éclosion spontanée de cette faculté indéfinissable. Et voilà ce qui est tout à fait incompréhensible.

Lorsque se révéla le génie militaire de Bonaparte, on fut étonné sans doute, mais on ne se sentit pas absolument devant un prodige. Il en avait déjà montré quelque chose et ceux qui lui confièrent la pauvre armée d’Italie le tenaient au moins pour un officier remarquable. Rien de pareil en Jeanne d’Arc. Imaginez, par analogie, le Moïse de Michel-Ange ou la Missa solemnis de Beethoven conçus et exécutés, du jour au lendemain, par un homme non seulement dénué de toute culture artistique, mais ignorant même que l’art existe et que les moyens ou les ressources n’en peuvent être devinés. C’est cependant ce qui arriva pour Jeanne d’Arc, non pas une fois et par l’effet d’une de ces rencontres qui seraient déjà tout à fait invraisemblables, mais partout et toujours, infailliblement, et c’est à confondre la pensée.