Hier encore, elle filait innocemment auprès de sa mère et ne savait rien d’autre. Aujourd’hui elle déclare avec tranquillité qu’elle va délivrer Orléans pour commencer, Orléans qu’assiège, depuis sept mois, une formidable armée, que les capitaines les plus renommés désespèrent de conserver au roi, et qui va se rendre. Et elle le fait comme elle l’a dit. Orléans est délivré par elle en quatre jours. Aussitôt après, c’est la fulgurante campagne de la Loire, la merveilleuse bataille de Patay plus incroyable que la victoire des Pyramides, toutes les murailles tombant alors devant elle et, quelques jours plus tard, dans la Basilique de Reims, le sacre de Charles VII qui annulait pour toujours l’exécrable traité de Troyes.

Les Voix de Jeanne d’Arc lui avaient annoncé tout cela. Elle le savait et le disait avec certitude. Cependant aucun miracle visible n’intervint pour assurer l’accomplissement de ses prophéties. Nul glaive flamboyant, nul labarum, nulle armée céleste n’apparut pour terrifier ou paralyser l’ennemi. Les soldats anglais de goujate espèce purent croire à des maléfices, mais leurs chefs qui savaient la guerre, ayant combattu à Azincourt et ailleurs, depuis trente ans, comprirent très bien, sans l’avouer, qu’ils se trouvaient en présence d’une habileté militaire incomparable dans la stratégie et dans la tactique, sciences difficiles qui ne se peuvent acquérir qu’à grand labeur. Cette ignorante jeune fille pratiquait contre eux l’une et l’autre, avec une parfaite maîtrise, aussi naturellement qu’on respire l’air des champs ou de la montagne, et ils en conçurent une irritation profonde qui devait, un prochain jour, coûter fort cher à la victorieuse.

Un jour aussi, et plus tôt encore, son indigne roi devait l’abandonner sans défense aux traîtres abominables qu’il favorisait, et quand Jeanne fut prise déloyalement, au milieu même d’une de ses plus savantes batailles, les tourmenteurs de la France qui tenaient enfin la vierge sublime dans leurs mains impies, purent bien se venger d’elle aussi bassement et cruellement qu’il leur fut donné de le faire, mais ils ne prévalurent pas, en leurs consciences, contre la supériorité indicible dont cette admirable enfant avait accablé leur orgueil.

VI
La Guerrière.

Ce qui vient d’être dit nous met infiniment loin de l’imagerie sentimentale des boutiques de piété et de la sucrerie littéraire des panégyriques dévots. Il n’y a certainement rien d’aussi éloigné de Jeanne d’Arc et de tous les actes de cette martyre que la confiture ou le papier colorié de notre décadence religieuse, pour ne rien dire de la profanante imagination des modeleurs et vitriers sulpiciens. Partagés entre un désir médiocre d’honorer la Bienheureuse et la crainte pudique d’effaroucher les génisses de la dévotion en exaltant la guerrière, les bavards et les faux artistes ont fabriqué une Jeanne d’Arc à leur mesure.

La Pucelle portait des vêtements d’homme nécessités par sa vie au milieu des camps ; elle montait à cheval avec une habileté surprenante, sans l’avoir jamais appris, non en amazone chasseresse, mais en général commandant de vrais soldats ; et elle pratiquait la vraie guerre où on tue des hommes. Ces choses qui lui furent grièvement reprochées à Rouen par les juges prévaricateurs gênent encore aujourd’hui les scrupuleuses consciences de ceux qui prétendent la vénérer, et font grelotter leur enthousiasme. La cuirasse mitigée par le jupon ! voilà ce qui est demandé.

Que diraient les postulateurs de cette mascarade, s’ils savaient tout ? si la Jeanne d’Arc de l’Histoire qu’ils ignorent leur apparaissait ? Quelle ne serait pas leur consternation en présence d’un fait tel que celui-ci : « Bastard ! Bastard ! » dit-elle, un jour, à Dunois, « en Nom Dieu, je te commande que tantôt que tu sauras la venue de Falstaff, tu me le fasses savoir ; car s’il passe sans que je le sache, je te promets que je te ferai ôter la tête ! » Jamais elle ne fit « ôter la tête » à un des capitaines français, mais on la savait femme de parole et capable de faire ce qu’elle disait.

Certains, pensant tout arranger, voudraient peut-être que cette virile Pucelle de dix-huit ans n’eût été femme qu’en apparence, Jésus déléguant ainsi une sorte de monstre pour sauver la France. Les théologastres assassins de Rouen voulurent en avoir le cœur net et la pauvre Jeanne dut subir, par l’ordre de ces pharisiens pudibonds, le plus humiliant examen. Elle était bien femme pourtant et, en dehors de l’action guerrière, facile à émouvoir jusqu’aux larmes. Mais elle était l’idéal de la Femme, « idéal que jamais poète n’a compris ni ne comprendra, tant il dépasse nos conceptions. » Terribilis ut castrorum acies ordinata, dit le cantique d’amour. In interitu vestro ridebo et subsannabo : « Je rirai de votre perdition et je me moquerai quand ce que vous craigniez vous sera enfin advenu. » Parole que Salomon fait dire à la Sagesse même qui n’est autre que Marie conçue sans péché, Reine des Vierges.

« Mon Seigneur possède ung livre en lequel aucun clerc ne lit, si parfait soit il en cléricature. » Réponse de Jeanne à son chapelain lui disant qu’on ne trouvait en aucun livre des actions telles que les siennes. Son innocence lumineuse éclairait pour elle ce livre de son Seigneur, indéchiffrable pour les plus savants. Elle y lisait ce qu’il lui était expédient de savoir et, sans doute aussi, en des caractères plus ou moins énigmatiques, le douloureux avenir de sa dix-neuvième année qui devait être la dernière, puisqu’il est connu qu’elle avait le don de prophétie.

Sur la route de Reims où elle eut tant de peine à traîner le roi, voulant à toute force qu’on se pressât, elle avait dit à ce triste sire qu’elle ne durerait guère plus d’un an et qu’on songeât à bien l’employer, car elle avait beaucoup à faire. On l’employa le plus mal qu’on put et cependant, que ne fit-elle pas ! Il n’y avait pas seulement les Anglais à chasser de France, il y avait les Bourguignons à soumettre. Tâche énorme qu’elle était certainement capable d’accomplir, si on ne l’avait pas entravée.