Les Décrets impénétrables s’y opposèrent. La décourageante inertie du roi n’était pas assez, il fallait l’hostilité pire des ministres venimeux préférablement écoutés, et l’heure n’avait pas sonné, paraît-il, de désespérer tout à fait l’Ennemi du genre humain. Ce qui avait été commencé par Jeanne et qu’elle eût achevé en douze mois, il fallut, après elle, douze ans et des combats infinis pour le parfaire. Encore n’était-on débarrassé que des Anglais, et la ténacité de Louis XI fut nécessaire pour en finir, beaucoup plus tard, avec la Bourgogne.
Deux adversaires, les chroniqueurs Bourguignons, Monstrelet et Chastellain ont exposé « avec une parfaite simplicité », dit le capitaine Paul Marin, que l’armée bourguignonne et l’armée anglaise ne craignaient aucun des chefs français à l’égal de Jeanne d’Arc. Pour ces Bourguignons, Jeanne était le génie de la guerre. Ce n’est pas qu’il y eût alors pénurie de capitaines de mérite chez les Français, mais ni Dunois, ni La Hire, ni Saintrailles, ne savaient concevoir un plan de bataille, une opération de guerre avec la magistrale clarté que savait y mettre Jeanne. Dans l’exécution aucun d’eux n’avait son coup d’œil pour saisir le point faible de l’adversaire, pour parer d’instinct à la défaillance imprévue de l’une des ailes de l’armée. Jamais capitaine, avant Bonaparte, ne sut mieux se servir de l’heure et du moment ; jamais général ne saisit d’une manière plus instantanée les fautes de l’adversaire, ses dispositions défectueuses, le moyen d’en tirer d’éclatants succès.
Elle excellait, ont dit les contemporains, à manier la lance, à former les pelotons, à faire prendre aux troupes leurs emplacements, à disposer l’artillerie. Impossible d’être plus loin de la quenouille de Domremy, ainsi que le témoignent ces lignes d’un vieux manuscrit bourguignon : « Elle faisoit merveilles d’armes de son corps et manyoit ung bourdon de lance très-puissamment et s’en aydoit rudement, comme on véoit journellement. » Mais ces dernières qualités, quelque étonnantes qu’elles soient chez une jeune fille, sont accessoires et ne dépassent pas, militairement, le niveau de la tactique. C’est ce qui précède qui accable la raison et impose l’idée du miracle.
A la bataille de Patay, le 18 juin, anniversaire suranticipé de Waterloo, dès le matin, ayant annoncé la lutte : — « Avez-vous de bons éperons ? » dit-elle au duc d’Alençon. — « Quoi donc ? » s’écria-t-il, « nous tournerions le dos ! » — « Nenni, en Nom Dieu ! les Anglais, oui, le tourneront. Ils seront déconfits sans guère de perte de nos gens ; et il vous faudra de bons éperons pour les poursuivre. » C’est le stratégiste qui parle ainsi avec une pointe d’enjouement. Elle sait ce qu’elle dit, ayant tout vu et tout préparé.
« C’est le génie du stratégiste », fait observer Paul Marin, « que d’acculer l’adversaire à une situation d’où il ne peut se tirer sans recourir à une opération tactiquement désespérée. C’est le secret du grand capitaine de mener les choses à ce point, comme c’est le talent du joueur d’échecs de rendre le mat fatal… Jeanne fut un habile tacticien et un stratégiste de premier ordre. Avant que le tacticien prescrivît le choc des armes, le stratégiste avait la claire intuition de l’enjeu de la partie. Elle livrait le combat après en avoir escompté le profit. »
La plupart des panégyristes de la Bienheureuse veulent qu’elle ait été surnaturellement douée pour entraîner le soldat, ce qui est incontestable, mais ils ne veulent rien de plus et la sentimentalité bondieusarde intervient aussitôt pour caricaturer cette grande figure. Les honnêtes dévots à qui les images de piété suffisent et qui croient savoir, seraient étonnés d’apprendre que les faits de guerre de Jeanne d’Arc ne furent pas une expansion de son enthousiasme, mais le résultat plus ou moins spontané, en apparence, d’une pensée puissante et grave. Il serait assurément moins difficile de concevoir ce prodige, si on n’oubliait pas qu’elle fut vraiment une Sainte et l’écolière prédestinée de saint Michel, stratège des armées du ciel, qui lui avait appris à lire dans un livre très mystérieux. Lorsque, d’une voix qui a percé cinq siècles et que j’entends encore, Jeanne criait à ses hommes : « Entrez dedans ! Tout est vôtre ! » elle exprimait sans doute une parfaite confiance en Dieu, mais en même temps elle parlait en chef d’armée qui a tout prévu, tout déterminé à l’avance et qui sait exactement ce qu’il faut dire.
Pour préciser, citons encore l’excellent historien militaire de Jeanne d’Arc, le capitaine d’artillerie Paul Marin, à propos d’un coup de main audacieux de son héroïne. Il s’agit d’une attaque de nuit.
« Il ne faut pas croire qu’une attaque de ce genre soit facile. Il faut, pour organiser un coup de main dans de pareilles conditions, un ensemble de rares qualités. On sait l’importance considérable du service de sûreté et du service de découverte. Pour tout militaire qui a réfléchi aux multiples opérations de la guerre, rien de plus rare que l’ensemble des qualités par lesquelles un officier peut mener à bien la découverte dont il est chargé. C’est pis encore si la responsabilité du commandement en chef incombe à ce chef de patrouille. C’est à la constatation de cette difficulté que les écrivains militaires doivent d’avoir remis en honneur le souvenir des Lasalle, des Curély, des Montbrun, ces admirables chefs de partisans sur lesquels reposait la sécurité de l’armée qui vainquit à Arcole, aux Pyramides, à Iéna ! Jeanne d’Arc avait au plus haut degré l’ensemble de ces qualités. Dans les nombreuses opérations de guerre auxquelles son nom restera éternellement attaché, les chroniqueurs du quinzième siècle n’ont relevé ni une faute, ni une erreur. Quant aux capitaines émérites en compagnie desquels Jeanne combattait : les Dunois, les La Hire, les Saintrailles, ils ont reconnu l’ascendant militaire de la Pucelle, au point de la considérer, dans les combats et dans les conseils, comme un capitaine plus prudent et plus sage que le plus éprouvé d’entre eux.
« Cette situation de Jeanne aux yeux des grands guerriers du quinzième siècle, il est indispensable de la rappeler pour les gens qui n’ont pas lu leurs déclarations. Cette situation si extraordinaire est plus éloquente que tous les éloges décernés à Jeanne par les écrivains de notre temps. Quant à l’appréciation des chroniqueurs bourguignons ou anglais qui avaient entendu parler d’elle par les témoins de ses actes, elle constitue ensuite le document le plus précieux au point de vue du mérite militaire de l’héroïne. Que l’on prenne la mémoire du plus grand des capitaines, la mémoire de Napoléon. N’a-t-il pas été répété par plus d’un de ses maréchaux qu’à la Moskowa, l’empereur a manqué de décision, qu’ailleurs il a trop dormi ! Touchant Jeanne d’Arc, aucun propos de ce genre ne fut tenu par les maréchaux de France qui servaient sous les ordres de la jeune fille, naguère gardeuse de brebis devenue subitement chef d’armée. C’est qu’il n’y avait rien à dire. L’attitude de Jeanne d’Arc imposait le respect à tous les capitaines, ses subordonnés et ses compagnons. Chez elle aucune préoccupation personnelle du genre de celles qui ôtaient à Napoléon sa liberté d’esprit, quand il n’osait pas lancer au bon moment la garde impériale, dernière garantie de sa propre sécurité. Chez Jeanne d’Arc, aucune place au sommeil, aucune place au repos physique lorsqu’avait sonné l’heure de l’action. Les exemples mémorables de l’assaut de la porte Saint-Honoré et de l’assaut des Tourelles, l’exemple non moins beau de Jeanne menant la retraite des siens jusqu’au boulevard de Compiègne (où elle fut prise par trahison) montrent jusqu’à l’évidence, qu’elle ne faisait cas ni de son corps ni de sa sécurité personnelle quand il s’agissait de gagner la bataille. Jeanne était le premier soldat de la France, le premier soldat comme le premier stratégiste et le premier tacticien. »
J’ai dit plus haut combien cela est inexplicable humainement. On ne saurait trop y insister, car ce sera l’étonnement des siècles. Mais il faut insister encore plus sur le fait absolument dominateur de la sainteté en Jeanne d’Arc, laquelle est unique et ne ressemble à aucune autre sainteté.