D’une manière générale, cet état merveilleux est toujours une manifestation visible et sensible de la Gloire divine. C’est un retour certain à l’Intégrité primordiale qui a précédé la Chute, mais avec la colossale Beauté complémentaire qu’y adjoignit la Douleur. En particulier, c’est la diversité infinie, chaque Bienheureux devant avoir la marque d’une Volition spéciale de l’Esprit-Saint. Toutefois il est conforme à notre instinct de groupement et de classification de conjecturer des catégories, des essaims d’élus analogues sans identité absolue, des nébuleuses de célicoles triomphants séparées les unes des autres par des immensités inconnues dans les profondeurs inimaginables du Paradis.
La sainteté de Jeanne d’Arc exclut, au contraire, toute idée de rapprochement ou de fusion, toute hypothèse d’assimilation à un groupe. C’est un monstre de sainteté. Sa splendeur est merveilleusement incompatible. Il a plu à Dieu de faire spontanément de cette petite bergère un grand capitaine, sans lui rien ôter de sa simplicité de libellule du Jardin de l’Innocence ; d’opérer ou de révéler ainsi — car on ne sait plus comment dire — une antinomie accablante pour la pensée ; et ce monstre de miracle qui ne s’était jamais vu depuis l’incursion de l’Esprit-Saint parmi les hommes, nous n’avons pas mieux à faire que d’y souscrire en pleurant d’admiration, en nous disant que la sainteté infiniment exceptionnelle et tout à fait paradoxale de la Pucelle était juste ce qu’il fallait pour l’enfantement d’une épopée qui défie toute poésie, toute compréhension sublunaire.
Cependant la stratégie militaire a beau être une science humaine, elle procède nécessairement de Dieu comme toutes les autres. Elle pendait à l’Arbre de la Tentation. En ce sens, Dieu est le Stratège infini et il le fait assez voir quand il force à se rendre les âmes qui lui sont le plus hostiles. Un jour il a jugé « digne et juste, équitable et salutaire » de départir à Jeanne d’Arc ce don surprenant parce qu’il correspondait mystérieusement à un étage d’élection qui ne nous est pas connu et que nous ne pouvons pas même rêver. Nous saurons plus tard que c’était aussi simple et aussi caché que les Paraboles de l’Évangile. Laus tibi, Christe !
VII
La Prophétesse.
On peut être un prophète sans être un saint. Cela s’est vu. Mais il paraît impossible de n’être pas un prophète quand on est un saint. Alors même qu’un saint n’annoncerait pas des événements futurs, il est forcé de les préfigurer et de les configurer à son insu par la précision de ses attitudes ou de ses gestes. Jeanne prophétisa non seulement par ses paroles, mais par ses actes. Intuition de la pensée d’autrui ; Perception à distance ; Prescience de l’avenir ; telles furent les trois facultés puissantes proclamées d’abord par ses paroles.
La première se manifesta par la révélation faite au roi d’un secret intime qui était entre Dieu et lui, le secret d’une prière d’angoisse que ne connaissait pas même son confesseur ; révélation qui détermina l’hésitante volonté de ce pauvre prince. Le fait si connu et si remarquable de la reconnaissance du dauphin au milieu de toute sa cour n’en avait été que le préliminaire. D’autres preuves de cette infaillibilité d’intuition démontrèrent par la suite que rien ne pouvait être caché à l’admirable fille.
Les phénomènes de perception à distance ont rempli sa trop courte vie. Vers le 13 mai 1428, Jeanne voulait qu’on écrivît à Charles VII de bien se tenir et de ne pas livrer bataille avant la mi-carême. C’était un premier avis prophétique. Le 12 février suivant, 1429, elle disait à Robert de Baudricourt : « En Nom Dieu, vous mettez trop à m’envoyer, car aujourd’huy le gentil daulphin a eu assez près d’Orléans un bien grand dommaige et sera il encore taillé de l’avoir plus grand si ne m’envoyez bientost vers luy. » Ce jour-là, six ou sept mille Français, ayant à leur tête les plus vaillants capitaines, étaient mis en déroute par 1.500 Anglais embarrassés d’un long convoi de vivres. C’est la célèbre journée dite des Harengs. De Vaucouleurs et à l’heure où l’événement se produisait, Jeanne voyait la défaite de Rouvray-Saint-Denis. Un fait du même ordre est l’indication de l’épée de Sainte-Catherine de Fierbois, fait étonnant dont presque tous les chroniqueurs ont parlé.
Les mêmes éclairs prophétiques illuminent les champs de bataille ; ils dirigent particulièrement la première opération militaire de l’héroïne. Le 4 mai 1429, Falstaff amenait aux Anglais des vivres et des hommes. On avait promis à Jeanne de l’avertir de l’heure où commencerait l’attaque de ce convoi. Mais l’action fut engagée à son insu. Entre temps, d’Aulon, son écuyer, lequel « était las et travaillé », s’était étendu sur une couchette dans la chambre de la jeune fille, « pour ung pou soy reposer ». Jeanne et son hôtesse dormaient pareillement sur un autre lit. Soudain un appel mystérieux la réveille. « En Nom Dé ! » crie-t-elle à d’Aulon, « mon conseil m’a dit que j’aille contre les Angloys, mais je ne scay si je doy aler à leurs bastilles ou contre Falstaff qui les doibt ravitailler. Sur quoy se leva ledit écuyer incontinent et le plus tost qu’il peust arma ladicte pucelle. » Puis, malgré la distance, celle-ci connaît que les soldats sont repoussés de la bastille Saint-Loup et s’adressant à d’Aulon : « Ha ! sanglant garçon, vous ne me disiez pas que le sang de France fût répandu ! Allez quérir mon cheval. » Elle court vers la porte de Bourgogne, « allant aussy droit comme si elle eust sçu le chemin auparavant », si vite que les étincelles jaillissaient du pavé, et la victoire est le résultat de cette illumination soudaine.
Cette faculté servit toujours ainsi les intérêts de Charles VII jusqu’au jour où son inertie fut invincible. Circonvenu par ses ministres, il tenait avec eux force délibérations secrètes. Jeanne arrivait infailliblement au milieu de la discussion. « Ne tenez pas davantage de si interminables conseils », disait-elle, « mais venez au plus vite pour prendre votre digne sacre. » Ou encore : « Vous avez été à votre conseil, j’ai été au mien. Or croyez que le conseil de mon Seigneur tiendra et que le vôtre périra. » On reprenait la marche en avant, mais c’était toujours à recommencer. L’esprit de prophétie de Jeanne était à la fois lumière et force motrice.
On ne finirait pas s’il fallait dire toutes les rencontres où sa claire vue de l’avenir se manifesta. Dès 1424, n’ayant alors que douze ans, elle connut le secret de sa vocation. Mais elle ne le révéla qu’en 1428. Ce fut l’aurore. Au mois de mai, on l’a vu, elle déclarait au sire de Baudricourt, qu’il fallait mander au dauphin que le Seigneur lui donnerait secours avant le milieu du carême ; qu’il deviendrait roi en dépit de ses ennemis, qu’elle-même le mènerait au sacre. Rebutée d’abord comme une folle, elle insiste, elle précise, disant qu’on tarde trop à l’envoyer, que déjà le prince a eu grand dommage de ce retard et qu’il est en péril de l’avoir plus grand. Intimidé, Baudricourt finit par céder.