Ce fait est peut-être unique en cette fin du Moyen Age. Jeanne refusant de « donner sa foi », préférant la mort. A cette époque, un tel acte n’avait rien de déshonorant. Ce fut le cas de maint illustre capitaine, avant, pendant et après ce terrible quinzième siècle. Parmi les rois de France qui « donnèrent leur foi », on peut citer Jean, dit le Bon, à Poitiers, et François Ier à Pavie. C’était un souvenir du duel d’autrefois où le plus fort faisait « don de la vie » au vaincu, celui-ci lui « donnant sa foi » en échange. Marché honorable pour les deux.
Mais Jeanne d’Arc ne l’entendait pas ainsi. Sa Foi n’était pas celle des autres, ni d’aucun autre. Elle était infiniment plus haut que tout ce qui aurait pu être offert en échange et n’avait pas de merci terrestre pour équivalent. La foi de Jeanne d’Arc était autant que tout le ciel de France et assez pour contenter l’honneur de dix mille chevaliers.
Comment cela pouvait-il être compris d’un monde où les plus nobles étaient à vendre comme du bétail, où la parole d’honneur était devenue une denrée alimentaire profitable seulement aux traîtres et aux gens sans foi ? C’est un miracle, et le plus grand, que la Pucelle ait été possible, un seul jour, dans cette société vieillie, parmi ces porteurs de noms fameux, restes avilis d’une féodalité caduque, d’une noblesse usée, ambitieux d’argent, de jouissances ou de vengeances personnelles, valetaille désignée pour le monarque futur qui ramasserait toute la nation dans sa seule main.
Le plus notable et le pire ennemi de Jeanne d’Arc fut Georges de La Tremouille. « C’était un aussi mauvais homme », dit Quicherat, « que Louis de La Trémouille, son petit-fils, fut un héros accompli. Avide, cabaleur, despote, faux, il eut l’art de se faire un nom et une fortune en louvoyant entre tous les partis. Odieux au duc de Bourgogne qui était le bienfaiteur de sa maison, il se fit le valet du cadet de Bretagne pour gagner par lui l’intimité de Charles VII et le supplanter ensuite. D’ailleurs, il conserva toujours des relations suspectes avec son frère et ses autres parents, tous fonctionnaires dans le palais ou dans les armées de Philippe le Bon. Lorsque les Anglais envahirent l’Orléanais, en 1428, on vit en France de fort mauvais œil qu’ils épargnassent Sully, seigneurie de Georges de la Trémouille. Pourvu de plusieurs grands offices dont il paraît avoir dédaigné les titres, ce détestable personnage concentra dans ses mains la direction de toutes les affaires. Il eut deux raisons de plaire au roi : l’une pour ne pas souffrir que les princes du sang approchassent du gouvernement ; l’autre pour vouloir que la puissance anglaise fût combattue par l’intervention étrangère. Au fond il n’avait que le désir de perpétuer un état de choses où il trouvait son profit. Indépendamment de son autorité en cour, le Poitou était comme une propriété à lui, par le moyen des partisans qu’il y entretenait à sa solde. »
Assassin de sa femme préalablement dépouillée, et, par principe, assassin de tous ceux qui s’opposaient à lui, pillard et concussionnaire monstrueux, possesseur par là de richesses immenses, il jouissait de l’intangibilité d’un usurier officiel, et le misérable roi nullement aveugle, mais toujours aussi besogneux d’argent que de caractère, s’abaissa jusqu’à octroyer à ce féal chenapan des lettres de rémission pour les plus effroyables crimes, qualifiés protocolairement de « peccadilles », avant même qu’ils eussent été perpétrés.
On comprend que la venue de l’Angélique dut contrarier excessivement ce serviteur du démon. Sans se déclarer manifestement hostile, sans compromettre son ascendant sur le roi, il ne lui était pas possible de s’opposer du premier coup à une mission qui paraissait toute divine et qui était aux yeux des moins favorables, la suprême ressource, vaille que vaille, de la monarchie aux abois. Il se contraignit même, dans les premiers jours, jusqu’à feindre une admiration modérée pour l’héroïne. Mais il l’entrava tant qu’il put, directement par ses conseils ou de façon souterraine par les intrigues de ses créatures et, aussitôt après le sacre, il se démasqua, prétendant qu’elle avait rempli toute sa mission et qu’il était au moins téméraire d’espérer une suite heureuse de ses merveilleux succès.
La conduite de Charles VII, après son sacre, a toujours été une sorte d’énigme historique, explicable seulement de cette manière. Au lieu de marcher de suite sur Paris démoralisé, ainsi que le demandait Jeanne ; lorsqu’il semble que, pour achever de conquérir son royaume, il eût suffi au roi de le vouloir, on le voit, sans cause connue, sans motif avoué, temporiser, tâtonner, user comme d’une inertie calculée, laissant passer la fortune qu’il eût dû saisir et méconnaissant les faveurs du ciel jusqu’à douter de celle qui les lui apporte ! Que ne dut pas souffrir Jeanne d’Arc en voyant le parti des politiques et des sceptiques personnifié en La Trémouille l’emporter sur elle ! Désormais Charles VII ira demander le succès aux menées clandestines, à l’intrigue basse, au lieu de réclamer ses droits à la face du ciel et les armes à la main, appuyé sur l’envoyée de Dieu !…
Quand on suit Jeanne d’Arc, quand on la voit échouer devant Paris, par le fait de la Trémouille ; — devant la Charité et devant Soissons, par le fait de La Trémouille ; — devant Compiègne, par le fait de La Trémouille, sans que jamais intervienne l’autorité du roi de France et la hache de son bourreau ;… alors jaillissent les larmes d’une compassion et d’une épouvante surnaturelles, comme si on voyait mourir une seconde fois le Rédempteur !
Après La Trémouille, la première place parmi les traîtres appartient à Regnauld de Chartres, archevêque de Reims et chancelier de France. Celui-là est à décourager le mépris. La Trémouille, du moins, a pour lui d’être une somptueuse canaille. Regnauld de Chartres, son principal instrument d’iniquité, n’est rien de plus qu’un sceptique envieux et un mauvais prêtre, capable seulement de tous les timides forfaits que pouvait lui suggérer l’étonnante bassesse de son cœur. Quand une besogne était trop malpropre pour dégoûter même La Trémouille, il s’en chargeait volontiers. Ce personnage sinistre fait penser à cet archevêque du Paris moderne décommandant la fête de Jeanne d’Arc parce qu’un roi d’Angleterre venait de mourir !! !
Trop inférieur par l’intelligence et trop peu audacieux pour assumer le rôle d’un Cauchon, il sut préparer les voies à ce juge et manœuvra studieusement pour qu’à la fin l’héroïne fût privée de toute espérance humaine. Alors même que s’élaborait l’inique jugement d’une Sainte condamnée d’avance, Regnauld de Chartres, archevêque métropolitain, pouvait encore sauver la captive en la réclamant à son suffragant de Beauvais qui eût bien été forcé d’obéir, le procès ecclésiastique de Jeanne, accaparé par Cauchon, ressortissant au tribunal de son supérieur.