Infiniment éloigné d’un tel mouvement d’équité rudimentaire, ce prince de l’Église domestiqué par la Trémouille avait travaillé de longue main à ruiner la cause de Jeanne. Antérieurement à la catastrophe qui allait désarmer la France et prolonger la guerre plus de dix ans, voyageant aux environs de Lagny, de Beauvais, de Compiègne, de Soissons, il remontra aux capitaines français le dommage énorme, le discrédit incroyable que les actions de Jeanne causaient à tous les hommes d’épée. Il leur prouva que ses victoires lui créant un pouvoir toujours grandissant, à côté du pouvoir des ministres, c’était une véritable dictature qu’elle exercerait bientôt, avec l’enthousiasme unanime du peuple et des bourgeois. Que deviendraient les hommes d’armes, une fois la paix imposée au Bourguignon et à l’Anglais par Jeanne victorieuse ? Sa dictature s’exercerait sous le couvert de Charles VII. Il n’était pas difficile de le prévoir. Avec sa prétention de moraliser l’armée, de chasser de ses rangs les ribaudes, d’exiger du soldat et du capitaine le respect de la vie et de l’honneur d’autrui, c’était une véritable révolution. Le peuple et les bourgeois en auraient tout le bénéfice ; quant aux capitaines, ils en paieraient les frais. Adieu leurs privilèges ! Adieu leurs immunités !
Tel avait été l’apostolat de ce successeur de saint Remi. Tels avaient été les sentiments et les pratiques de ce serviteur de Dieu, au moment où Jeanne d’Arc menait cette campagne héroïque des bords de l’Oise ; au moment où elle délivrait les populations françaises de la terrible bande de Franquet d’Arras ; au moment où la merveilleuse fille organisait la belle opération de Pont-l’Évêque, où tout était concerté pour faire mettre bas les armes à la dernière armée du duc de Bourgogne !
Mais cela n’est rien auprès de la lettre inouïe d’impudence et de méchanceté qu’il écrivit, aussitôt après la prise de Jeanne, aux bourgeois de Reims supposés capables de s’imposer spontanément entre eux pour rendre leur héroïne à la liberté, — ce qui eût été infiniment désagréable à La Trémouille et à lui-même. « L’objet du chancelier », dit Quicherat, « est d’annoncer aux Rémois la prise de Jeanne devant Compiègne, mais de façon que leur deuil en soit léger. Il rapporte d’abord le fait brièvement, sèchement, puis il s’en prend tout de suite à la victime : « Elle ne voulait croire conseil, ains faisait tout à son plaisir ». La perte d’une telle orgueilleuse est-elle bien à regretter ? « Dieu a souffert prendre la Pucelle, parce qu’elle s’était constituée en orgueil et qu’elle avait fait sa volonté, au lieu de faire la volonté de Dieu. » C’était déjà le bûcher.
On est assommé quand on pense que l’auteur de cette lettre homicide était un prêtre, un prince des prêtres ! qu’il avait vu Jeanne à Chinon ; qu’il avait été, à Poitiers, l’un des docteurs qui, l’ayant interrogée, la déclarèrent envoyée de Dieu ; que, quatre mois plus tard, ayant été le témoin de ses miracles, il avait, de ses propres mains, sacré Charles VII dans la cathédrale de Reims, en présence de cette héroïne qui, survolant le chaos infranchissable, venait, par vertu divine, d’opérer le transfert du vieux sang des rois sur le trône de saint Louis et de Charlemagne !
Le courage manque pour parler des autres ennemis de Jeanne d’Arc. C’est un grouillement immonde. Rien n’est comparable à la tristesse et au dégoût qui submergent le cœur au spectacle de cette créature sublime, l’une des plus hautes parmi celles « dont le monde n’est pas digne », se débattant, avec toute sa gloire, parmi les reptiles et les insectes puants de l’Abîme !
Bien avant que parût Cauchon et sa séquelle de docteurs dont l’infamie épouvante ; sans descendre jusqu’aux instruments ignobles des deux scélérats puissants qu’on vient de nommer, il y eut, pour la contrecarrer et la torturer quotidiennement, de nuisibles et lamentables aveugles tels que Robert Le Maçon, « sage et fidèle conseiller à la discipline de La Trémouille ». Quicherat, qu’il faut toujours consulter, le juge ainsi : « C’était un homme laborieux, retranché dans la pratique des affaires qu’il entendait à merveille, exempt de mauvaise passion et de ceux qui passent leur vie au milieu des intrigues sans jamais les soupçonner. Le danger de tels hommes est que leur opinion, très considérable dans les matières de leur connaissance, est réputée d’égale valeur dans les autres où il ne sont que l’écho d’autrui. » Il est connu qu’on peut faire d’excellents bourreaux avec des innocents de cet acabit.
On ne peut malheureusement pas exclure de la meute cruelle des ennemis de Jeanne d’Arc, Raoul de Gaucourt, l’un des capitaines les plus énergiques de cette époque, célèbre par sa belle défense d’Harfleur contre Henri V, en 1415, mais « vieux soldat peu favorable à la gloire des nouveaux venus ». Ayant servi sous Clisson et Sancerre, ayant combattu les Turcs à Nicopolis et fait toutes les guerres civiles de France, il n’était pas disposé à admettre qu’une fille des champs lui en remontrât. Un grand danger où le mit son opposition à Jeanne dut l’aigrir encore davantage ; car, en voulant empêcher une sortie commandée par elle à Orléans, il faillit se faire massacrer par le peuple. Plutôt que de souffrir de tels échecs d’amour-propre, il aima mieux, lui qui était l’inquiétude même, se faire l’apôtre de la paix. Après le sacre, il alla, de la part du roi ! porter des propositions humiliantes au duc de Bourgogne que Jeanne voulait combattre… Il s’amenda lorsqu’il n’était plus temps, se mit à la tête de la coalition qui renversa La Trémouille, et, seul survivant des ministres qui avaient consommé l’abandon de la Pucelle, vint faire, à 85 ans, son éloge en 1456, lors du procès en réhabilitation.
Tout autre est Guillaume de Flavy. Quelques historiens, tels que Wallon et Quicherat lui-même, ont essayé de l’innocenter du crime énorme d’avoir causé volontairement la prise de Jeanne d’Arc devant les murs de Compiègne, en donnant l’ordre de fermer devant elle la porte de la ville. Cependant tout démontre jusqu’à l’évidence parfaite que ce personnage était l’âme damnée de La Trémouille et de Regnauld de Chartres qui avaient le plus grand intérêt à la disparition de la Pucelle dont le triomphe définitif eût été leur chute certaine. Il fallait s’en débarrasser à tout prix. Ne pouvant ou n’osant l’assassiner, on avait la ressource de la trahir en pleine bataille, et Flavy, qui avait rendu son nom sinistre par une suite interminable de crimes, était tout désigné pour cet office.
Mais l’ignominie absolument indéfendable est celle de Luxembourg, gardien de la Pucelle en son château de Beaurevoir et devenu ainsi l’arbitre véritable, non seulement de sa liberté, mais de sa mort ou de sa vie. Jean de Luxembourg portait un des plus grands noms du Moyen Age. La tige des Luxembourg, vieille comme Charlemagne, s’étendait à travers l’empire d’Occident jusqu’à la Bohême et la Hongrie. Partout elle s’unissait à des maisons souveraines. Six reines, une impératrice, quatre rois de Hongrie et de Bohême, autant d’empereurs, ont fait retentir ce nom dans le monde. Le cardinal Pierre de Luxembourg, oncle de Jean, était mort en 1387, salué du titre de Bienheureux par l’acclamation populaire.
Tout cela pour aboutir à la vendition de Judas ! Après d’horribles marchandages, l’illustre seigneur livra la Pucelle à ses ennemis mortels, en échange de dix mille livres, taxe royale, qui aurait pour équivalent, aujourd’hui, 400.000 fr.