En 1846, il y eut les Larmes prophétiques de la Mère de Douleur qui pleurait sur sa Montagne, en suppliant son peuple d’avoir pitié de lui-même, et ces Larmes saintes, qui devaient être si criminellement dédaignées, ne purent tomber jusqu’à terre. Les Témoins ont dit qu’elles remontaient vers le ciel. Il faut donc aujourd’hui les larmes de plusieurs millions de mères ou de veuves pour les remplacer, et c’est probablement tout ce qui restera de notre histoire contemporaine qui paraît déjà le plus effrayant des songes !
XII
« Évêque, je meurs par vous ! »
Au moment de parler des juges de Jeanne d’Arc, et afin de retarder encore un peu cette révoltante besogne, il paraît expédient de mentionner le fait assez peu connu que voici.
Après l’inique sentence de relapse qui livrait la sainte au bourreau séculier succédant aux bourreaux ecclésiastiques, et jusqu’à la dernière minute de la dernière heure, il fut possible de la sauver.
Il existait à Rouen un antique usage, privilège royal en des mains ecclésiastiques « vrayment admirable et unique en son espèce et qui, pour ceste cause, mérite d’être recognu de tous, mesmement en ceste France… » a dit l’historien Pasquier. « Je puis dire, et en pétille qui voudra, qu’en toute l’ancienneté, vous n’en trouverez un semblable. » C’était le célèbre privilège de saint Romain que les Anglais, en politiques habiles, avaient déclaré « vouloir maintenir et défendre en l’honneur et révérence du glorieux patron de la ville », privilège que le peuple avait en singulière dévotion et qui devait se perpétuer jusqu’à la fin du dix-huitième siècle, malgré les droits du pouvoir royal et les susceptibilités des corps judiciaires.
En vertu de ce privilège de la fierte, le chapitre de la cathédrale déclarait, chaque année, à la fête de l’Ascension, un prisonnier libre et absous, dans une cérémonie à laquelle prenait part tout le clergé de la ville, escortant en grande pompe la châsse de saint Romain « levée » par le prisonnier, que l’Église venait de rendre à la vie et à la liberté.
En 1431, l’Ascension tomba le 10 mai. Qu’eût fait le gouvernement anglais, si le chapitre eût désigné Jeanne ? Et qu’eût fait le peuple de Rouen, si le gouvernement anglais eût refusé Jeanne au chapitre ? De précédents refus avaient ensanglanté la ville. Mais le courage manqua au chapitre et, cette année-là, par une ironie vraiment amère, au lieu de cette vierge innocente, le clergé désigna un prisonnier vulgaire, coupable de viol ! Le rapprochement avec Barabbas s’impose ici, formidablement.
La couardise générale déterminée par la férocité anglaise à l’égard de la Pucelle est un des traits les plus remarquables de l’histoire de la France au quinzième siècle. Il y a peu d’exemples d’une telle défaillance de tous les courages. Fallait-il que Jeanne fût un holocauste nécessaire ! Et combien dut être voulu de Dieu ce comble d’iniquité qui provoquait sa justice pour le châtiment de l’Angleterre, en même temps qu’elle procurait à sa victime la plus haute gloire ! L’exécrable guerre de Cent ans qui allait s’éteindre était un terrible compte à régler et le martyre de Jeanne d’Arc comblait la mesure.
On sait la fin misérable de ses juges les plus acharnés et celle de quelques-uns des puissants dont ils avaient été les serviteurs vêtus d’infamie. Nous y reviendrons. Mais la justice divine exigeait la tête et les entrailles de l’Angleterre, comme elle exigera demain la tête et les entrailles de l’Empire allemand. Henri VI, roi légitime d’Angleterre par la mort d’Henri V son père, et roi prétendu de France par la mort de son aïeul Charles VI, n’avait pas dix ans lorsque Bedfort son oncle et le cardinal de Winchester son grand-oncle, auteurs véritables de la condamnation de Jeanne d’Arc, le conduisirent à Rouen pour que cet enfant présidât nominativement au procès abominable et, dans l’espoir de lui gagner un royaume, ayant tenu à l’engager personnellement dans leur forfait.
Or, voici la sentence que, sans le savoir, prononcèrent les juges prévaricateurs. Henri VI ne perdrait pas seulement le royaume de France. Des deux couronnes qui avaient été placées sur son berceau, aucune, à sa mort, ne lui resterait. Après quarante années d’une guerre civile affreuse, la Rose blanche triompherait enfin, et ce triste monarque, depuis longtemps le jouet ou l’instrument des factions, mourrait à cinquante ans, dans la Tour de Londres, prisonnier et victime de Glocester, exemple fameux de la malédiction qui frappe les races royales après de grands crimes.