Quant à la nation anglaise, il lui faudrait, avant un siècle, expier hideusement par l’apostasie. Le Tudor théologien et paillard naîtrait bientôt et celui-là vengerait Jeanne d’Arc à sa manière, en prostituant son peuple à la vache aride tout en or. Cela se ferait en un clin d’œil, ad nutum regis, presque sans martyrs, pour la durée de combien de siècles ? Du matin au soir, un certain jour, tout ce royaume qui fut, autrefois, l’Ile des saints, serait hérétique par l’effet d’une obéissance ignoble…
« Je sais que les Anglais seront tous boutés hors de France », avait dit Jeanne à ses juges, « tous, excepté ceux qui y mourront. Je le sais par révélation aussi clairement que je vous vois… Écrivez-le, afin que quand ce sera advenu, on ait mémoire que je l’ai dit. » Hors de France ! Douze ans plus tard, après la bataille de Castillon et la mort du vieux Talbot, cette prédiction était visiblement accomplie. Mais, dans la bouche de Jeanne si injustement et si cruellement condamnée, une telle menace pouvait-elle signifier moins que l’expulsion du Royaume de Jésus-Christ, expulsion spirituelle, expulsion des âmes, dans le sens le plus étendu !
On est ou on pourrait être porté à croire que le procès de Jeanne d’Arc, assez ignoré de la multitude et connu seulement par quelques réponses fameuses de l’héroïne, est entaché de fraudes et d’irrégularités monstrueuses. Il n’en est rien. La minute du jugement a été conservée et il paraît que c’est une pièce tout à fait irréprochable. « Rédigée sous la haute direction de Cauchon », a écrit un magistrat éminent, « cette œuvre fait honneur à son patriotisme anglais, à sa science juridique et à ses talents littéraires. Il est difficile d’en trouver une autre aussi révoltante au fond et aussi habilement cachée sous des dehors hypocrites. Respect apparent des formes, observation scrupuleuse des droits de la défense (rendus illusoires, en fait, par le refus obstiné de tout défenseur), rien n’y manque. Mais que peuvent les formes où n’est pas l’esprit ? Qu’on imagine aujourd’hui tout un personnel judiciaire s’entendant pour accabler l’innocence : un procureur, un juge d’instruction, une chambre d’accusation, un procureur général, une cour d’assises, un jury. L’innocence pourrait être condamnée dans les règles. C’est le cas de Jeanne d’Arc. Quand le registre qui contenait la minute de l’instrument authentique, eut été achevé, il fallut s’occuper d’en faire des copies ou expéditions. Cauchon eût pu n’en demander qu’une, comme il arrive pour tant de procès. Et alors cette expédition perdue, ce procès, la grande gloire de Jeanne d’Arc, pouvait disparaître à jamais. Il n’en fut pas ainsi et ce fut l’évêque lui-même, circonstance étrange, qui prit les précautions nécessaires pour immortaliser sa propre infamie et la gloire de sa victime. Les greffiers eurent de lui l’ordre d’en dresser cinq expéditions. »
Ce serait une erreur de croire que Cauchon était une mitre quelconque. Pierre Cauchon, « révérend père en Christ, par la divine miséricorde, évêque de Beauvais », était, au contraire, un des plus célèbres docteurs de son temps, licencié en droit canon, maître ès arts, docteur en théologie, ancien recteur de l’Université de Paris et conservateur de ses privilèges ; grand praticien en matière de droit, ce que le procès qui a voué son nom à l’ignominie suffirait à établir, et l’un des universitaires les plus engagés dans la cause antinationale. Bombardé à l’épiscopat par la faction bourguignonne en récompense de son zèle à entreprendre la justification du crime de Jean sans Peur au concile de Constance, excommunié à Bâle, anathématisé plus tard par la cour de Rome, suspect d’hérésie et notoirement rebelle à l’autorité du Saint-Siège ; — où l’Angleterre des Lancastre et de la Rose rouge, apostate future et déjà pressentie, aurait-elle pu trouver un plus désirable serviteur ?
Jeanne d’Arc fut vouée à une mort certaine le jour où Bedfort et le cardinal d’Angleterre eurent décidé de la livrer à Cauchon. Ce qui suivit fut affaire de forme et de temps. Pour reprendre une hypothèse émise plus haut, qu’on imagine un procès capital où chacun des membres du jury aurait la certitude absolue de voir confisquer tout son bien et d’être lui-même écorché vif, au cas d’un verdict favorable à l’accusé ou seulement invocateur de circonstances atténuantes, on aura, dans toute son exactitude, la situation des juges ou assesseurs délibérants au nombre de plus de soixante, par qui Jeanne devait être condamnée. Cauchon était le premier homme du monde pour mener ainsi ce troupeau.
Il est hors de doute que tous ceux qui condamnèrent Jeanne d’Arc ou qui la laissèrent condamner étaient absolument sûrs de son innocence et que tous portèrent, jusqu’à la fin de leur vie, la honte et le remords d’avoir participé à cette forfaiture. Cent témoignages ultérieurs l’ont démontré surabondamment. Cette unanimité de bassesse ou de lâcheté est une sorte de prodige qui déconcerte. On a peine à concevoir cette multitude de prêtres, chacun d’eux célébrant, chaque jour, les saints Mystères — on le suppose du moins — et, la bouche pleine du Sang du Christ, consentant de propos délibéré, sciens et prudens, à porter, trois mois, l’énorme fardeau de cette effroyable complicité !
La plupart connaissaient assurément ce que Jeanne appelait le Livre de Poitiers, réclamé par elle tant de fois au cours de ses interrogatoires, c’est-à-dire le registre de la première enquête qui lui avait été si favorable à Poitiers et dont la production à Rouen l’eût si pleinement justifiée ! Ce document avait dû être criminellement anéanti à l’instigation de Regnauld de Chartres.
Quelques-uns, torturés sans doute par leur conscience, joignirent à leur adhésion cette réserve timide qui trahissait leur angoisse, en aggravant leur injustice : « A moins que les révélations de cette fille ne viennent de Dieu, ce qui n’est pas présumable. » D’autres qui font peur, en proie au vertige de la prévarication, devinrent enragés, tel ce chanoine de Rouen qui avait accablé la sainte et qui, témoin de son supplice, quelques jours après, disait en pleurant : « Plût à Dieu que mon âme fût où est son âme ! »
Parmi ces docteurs et maîtres « n’ayant devant les yeux que Dieu et la vérité de la foi », il serait injuste, à ce propos, de ne pas faire mention spéciale de Guillaume Évrard, théologien bourguignon et prédicateur vanté qui, ayant été choisi par l’évêque pour un sermon où il fallait anathématiser Jeanne, poussa le zèle de la couardise jusqu’à feindre contre elle, dans son discours, l’indignation la plus généreuse. Celui-là, aussi, dut verser des larmes devant le bûcher. Tous les crocodiles pleuraient, dit-on, et Cauchon lui-même, d’après un témoin.
Deux seulement, déjà convoqués et dans les griffes du démon de Beauvais, refusèrent de prendre part au procès. Le premier, Nicolas de Houppeville, vieux théologien de 65 ans, aima mieux se faire jeter en prison sans jugement par l’ordre de Cauchon qui faisait exactement tout ce qui lui plaisait. Le second, maître Jean Lohier, eut le rare bonheur de pouvoir fuir, le même Cauchon voulant qu’on le jetât dans la rivière. Le témoignage du greffier Manchon au sujet de ce personnage, vingt ans plus tard, éclaire singulièrement le ténébreux drame :