« Iceluy, maître Jean Lohier, quand il eut vu le procès — ce qui en étoit écrit déjà — il dit qu’il ne valoit rien pour plusieurs raisons. Premièrement, pour ce qu’il n’y avoit point forme de procès ordinaire. Item, pour ce qu’il étoit traité en lieu clos et fermé où les assistants n’étoient pas en pleine et pure liberté de dire leur pleine et pure volonté. Item, pour ce que l’on traitoit en icelle matière l’honneur du Roi de France duquel elle tenoit le parti, sans appeler le Roi ni aucun qui fût de par lui. Item, pour ce que libellé ni articles n’avoient point été baillés et si n’avoit quelque conseil icelle femme qui étoit une simple fille, pour répondre à tant de maîtres et de docteurs, et en grande matière, par espécial celles qui touchent ses révélations, comme elle disoit. Et pour tout ce, lui sembloit que le procès n’étoit valable. Desquelles choses monseigneur de Beauvais fut fort indigné contre ledit Lohier et il dit aux maîtres : « Voilà Lohier qui nous veut bailler belles interlocutoires en notre procès. Il veut tout calomnier et dit qu’il ne vaut rien. On voit bien de quel pied il cloche !… » Le lendemain, je parlai audit Lohier et lui demandai ce qu’il lui sembloit dudit procès et de ladite Jehanne. Il me répondit : « Vous voyez la manière dont ils procèdent. Ils la prendront, s’ils peuvent, par ses paroles. Il semble qu’ils procèdent plus par haine qu’autrement, et pour cette cause, je ne veux plus être ici. »
Mais tous ne pouvaient fuir et tous tremblaient, excepté ceux qui avaient condamné Jeanne avant qu’elle fût prise et qui, la tenant dans leurs mains, ambitionnaient de la brûler pour être agréables aux Anglais que cela seul pouvait satisfaire, et obtenir d’eux, par ce moyen, de fameuses récompenses.
Celui qui tremblait le plus, c’était précisément l’homme indispensable sans lequel Cauchon n’aurait pu rien faire, Jean Lemaître, inquisiteur commis au procès. Il refusa longtemps d’y prendre part, mais on lui fit entendre clairement que s’il continuait, il y avait pour lui danger de mort. Il ne se décida que sous la pression des Anglais et on le vit constamment en proie à une terreur extrême. « Je vois bien », disait le pauvre homme, « qu’il y va pour moi de la vie, si je ne me rends pas à leur volonté. »
En outre, et sans insister plus longtemps sur les couards ou les ambitieux de plus ou moins d’envergure, l’évêque de Beauvais avait à sa dévotion de très précieuses canailles et d’inestimables chenapans sacerdotaux. L’histoire a conservé le nom de messire Jean d’Estivet, chanoine des églises de Bayeux et de Beauvais, constitué promoteur ou procureur général de la cause, à raison de la « fidélité, probité, connaissance, suffisance et idonéité de sa vénérable et discrète personne », auteur de ce libelle ou réquisitoire, épouvantable d’imposture et d’hypocrisie, qui tua l’héroïne. On ignore quelle pouvait être l’ambition de cet admirable scélérat. Peut-être faisait-il le mal pour le mal, en artiste. Quoi qu’il en soit, on sait sa récompense qui ne se fit pas attendre. Quelques jours après le bûcher, on le trouva mort à l’une des portes de Rouen, étouffé dans un bourbier.
Il y eut aussi Loyseleur, le prêtre espion abusant du sacrement de pénitence pour trahir Jeanne dans sa prison, où l’évêque avait habilement dissimulé des écouteurs. Cet abominable individu, fuyant le lieu du crime comme un maudit, s’en alla crever à Bâle d’une apoplexie foudroyante.
Les autres qui soulèvent le cœur, même après ceux-là, reçurent des salaires analogues et leur mémoire ne vaut pas l’encre qui servirait à écrire leurs noms.
L’antique Université de Paris, vénérée dans le monde entier, ne manqua pas une si belle occasion de se déshonorer à jamais. Cette université tout anglaise par ses sentiments, avait fait cadeau à Cauchon d’une demi-douzaine de ses plus illustres docteurs. Ils furent, paraît-il, les plus acharnés et les plus retors. On se représente la situation d’une simple fille de la campagne, ignorante autant qu’il se peut des formes judiciaires et des captieuses manigances de la théologie, en présence de cette meute de savants haineux et perfides, privée de conseil et forcée de défendre, seule contre tous, son âme limpide !
Elle pouvait se souvenir de l’avertissement évangélique : « Ne préméditez pas vos réponses. Je vous donnerai moi-même une bouche et une sagesse à laquelle tous vos ennemis ne pourront résister et qu’ils ne pourront contredire. » — « Très-doux Dieu », disait-elle, « en l’honneur de votre sainte Passion, je vous requiers, si vous m’aimez, que vous me révéliez comment je dois répondre à ces gens d’église. » On connaît ses admirables et candides réponses qui contraignirent la pieuse et docte synagogue à se dévêtir effrontément, effroyablement devant la postérité… « Jeanne », a dit un témoin, « n’aurait pu se défendre comme elle l’a fait, dans une cause si difficile, contre tant et de si grands docteurs, si elle n’eût été inspirée. »
Et quelle déchirante pitié cela devait être ! Chaque interrogatoire durait trois, quatre heures et même plus, préalable supplice infligé presque quotidiennement à une captive sans défenseur, exténuée de misère dans une prison infecte où veillaient sur elle, jour et nuit, des gardiens choisis parmi les plus horribles crapules de l’armée anglaise. Cela, par la volonté formelle du « Révérend Père en Christ » qui espérait sans doute, charitablement, la réduire par l’inanition et le désespoir. Il fut même question de la soumettre à la torture et on eut l’inqualifiable méchanceté de la placer en face des instruments, abomination qui fit horreur au bourreau lui-même. Les avis ayant été recueillis, on y renonça, l’un des opinants ayant fait observer qu’il ne fallait pas qu’un procès « aussi bien fait » pût donner prise à la calomnie.
« Le travail assidu de votre vigilance pastorale », écrivait à Cauchon l’Université de Paris, « paraît excité par la ferveur immense de votre très singulière charité ; votre sagesse éprouvée ne cesse d’être l’appui le plus fort de la foi sacrée ; votre expérience toujours en éveil vient en aide à votre pieux désir du salut public… Nous nous empressons d’adresser les plus larges actions de grâce à Votre Seigneurie dont le zèle ne sommeille pas un instant au cours de ce procès fameux, entrepris pour l’exaltation du Nom Divin, l’intégrité et la gloire de la foi orthodoxe et l’édification la plus salutaire de tout le peuple fidèle… Que le Prince des pasteurs, lorsqu’il se montrera à elle, daigne accorder à votre révérée sollicitude une couronne de gloire immarcessible. » !! !