Jeanne d’Arc, objet de cette sollicitude, se sentit perdue. Son innocence lumineuse pénétra du premier coup le cœur misérable de son juge. C’est à lui surtout que vont ses réponses, les autres ne pouvant être à ses yeux purs que les valets infiniment lamentables de son bourreau :
« — Si vous étiez bien informé sur mon compte, vous devriez me vouloir hors de vos mains. — Prenez bien garde à ce que vous dites que vous êtes mon juge. Je vous le dis, vous prenez une grande responsabilité de me charger ainsi. — Je suis venue de par Dieu, je n’ai rien à faire ici. — Vous dites que vous êtes mon juge ; je ne sais si vous l’êtes ; mais avisez bien à ne pas mal juger, car, en vérité, je suis envoyée de par Dieu et vous vous mettriez en grand danger ; et je vous en avertis, afin que si Notre-Seigneur vous en châtie, j’aie fait mon devoir de vous le dire. — Je m’attends de tout à Dieu mon créateur. Je m’attends à mon Juge. C’est le roi du ciel et de la terre. — J’ai souvent, par mes Voix, nouvelles de vous, monseigneur de Beauvais. »
Si on considère que Cauchon savait mieux que personne la parfaite innocence de celle qui lui parlait ainsi, on est forcé de se demander en tremblant ce que pouvait être après cela le sommeil de Sa Seigneurie et de quel front il put accueillir le suprême adieu de sa victime, quand on la conduisait au bûcher : « Évêque, je meurs par vous ! J’en appelle de vous, devant Dieu ! »
D’ailleurs, tout le long de cet horrible procès de ténèbres et de damnation, à supposer que le maudit eût un reste de conscience et un cœur capable encore de palpiter, ne fût-ce qu’à la façon des cœurs des chiens affectueux, comment eût-il pu ne pas sentir un petit souffle d’angoisse, en écoutant les gémissements de cette brebis du Bon Pasteur qu’on égorgeait en sa présence et par son ordre :
— Voulez-vous donc que je parle contre moi-même ? — Seriez-vous content que je me parjurasse ? — Ah ! vous écrivez bien tout ce qui est contre moi et vous ne voulez pas qu’on écrive ce qui est pour moi !
Cette dernière plainte, à l’occasion de la défense faite par Cauchon au greffier d’enregistrer une déclaration qui pouvait lui être profitable. « Taisez-vous, au nom du diable ! » cria le pontife à quelqu’un qui tentait d’intervenir. Cela était si fort que, malgré la peur générale, il y eut un long murmure…
« Je m’en attends à Notre-Seigneur », disait-elle avec résignation lorsque, abusant de ses paroles, on cherchait à la mettre en contradiction avec elle-même. Il y eut des Anglais pour applaudir à son courage. « Vraiment, c’est une brave femme ! Que n’est-elle Anglaise ! » s’exclama l’un d’eux.
Le Révérend « Père en Christ » ne broncha pas quand, n’espérant plus rien en ce monde, elle demanda une sépulture chrétienne : « Si mon corps meurt en prison, je m’attends que vous le fassiez mettre en terre sainte. Si vous ne l’y faites mettre, je m’en attends à Dieu ! » Il savait si bien que le corps de la vierge merveilleuse n’aurait aucune sépulture.
Jeanne d’Arc, en effet, a eu ce privilège de ne pas subir la corruption du tombeau. Peut-être aussi n’y avait-il plus de terre sainte en un royaume où cet épouvantable prêtre avait marché !