« La France », ai-je dit ailleurs, « est tellement le premier des peuples que tous les autres, quels qu’ils soient, doivent s’estimer honorablement partagés quand ils sont admis à manger le pain de ses chiens. » Il en est ainsi, voilà tout, et telle fut, au quinzième siècle, l’unique raison d’être et d’apparaître de la Pucelle.
Jésus-Christ, unique monarque légitime et suzerain de tous les monarques de boue et de cendre, ne pouvait avoir d’autre royaume terrestre que celui de France. On ne l’imagine pas roi d’Espagne ou d’Angleterre et le dernier étage de la démence ou du ridicule serait, par exemple, de le supposer régnant sur la Prusse ou la Bulgarie. Le monde est comme une vaste demeure où ne se trouverait qu’une seule chambre royale et une seule couche voluptueuse pour le Roi de France crucifié, les autres prétendus rois étant désignés pour coucher par terre dans la poussière des antichambres ou l’ordure des écuries. Il est vrai que, depuis longtemps, il paraît y avoir renoncé, la puanteur des derniers Valois, des Bourbons surtout, l’ayant dégoûté ; mais la Maison n’a pas cessé de lui appartenir et ce n’est pas le feu qui lui manquera pour la purifier un jour. Le bûcher de Rouen n’est pas éteint et quelques étincelles suffiraient pour tout incendier. Au besoin, la crépitante sottise de nos catholiques le rallumerait, et nous avons tout près d’ici un chapeau rouge qui s’y emploierait volontiers.
A Rouen, il y eut, pour le monstrueux procès, un évêque infâme parmi les infâmes et une foule de théologiens et de docteurs triés avec soin parmi les lâches et les ambitieux, en vue d’obtenir, par quelque moyen que ce fût, la condamnation de l’héroïne. La haineuse Angleterre avait besoin ou croyait avoir besoin de cette condamnation d’une prétendue sorcière pour invalider le sacre de Charles VII. Elle avait surtout le désir féroce de se venger d’avoir été vaincue par une enfant et, aussitôt après l’inique sentence, elle se satisfit à la manière des démons, en infligeant à sa victime la forme la plus horrible de l’épouvantable supplice du feu.
Le bûcher ordinaire des malheureux ou des malheureuses était peu élevé au-dessus du sol. On se contentait de placer les fagots et les bois autour du pieu auquel on avait attaché le patient. Souvent même, sinon presque toujours, il y avait la miséricorde affreuse du retentum, qui autorisait le bourreau à étrangler le condamné avant les premières atteintes des flammes.
Les Anglais voulurent pour Jeanne cette innovation atroce d’un massif de maçonnerie et de plâtre en haut duquel fut dressé le poteau où le bourreau eut beaucoup de peine à l’attacher, sans qu’il lui fût permis de la tuer, difficulté qui prolongea les préliminaires souffrances de la martyre.
Frère Martin Ladvenu a fourni au procès de Réhabilitation les détails les plus précis sur ce mode inusité de combustion et sur la cruauté des Anglais, — celle qui avait vu « la grande pitié qui était au royaume de France », n’en devant trouver aucune pour elle-même. Il affirma avoir ouï dire au bourreau, le jour même du supplice, que la Pucelle avait dû souffrir beaucoup plus que ne souffraient d’ordinaire les autres condamnés, et cela « par la manière cruelle de la lier et afficher ; car les Anglais firent faire un haut eschesfault de plastre et il ne la pouvoit bonnement ne facilement expédier ne acteindre à elle, de quoy il estoit fort marry et avoit grant compassion de la forme et cruelle manière par laquelle on la faisoit mourir ».
III
Le supplice de Jeanne d’Arc continue, ai-je dit. Il continue par la sottise et la dégoûtante sentimentalité de ses admirateurs catholiques, absolument incapables de comprendre la mission réelle de cette fille de Dieu. Sans doute ils blâment le bûcher, mais l’horreur qu’ils en pourraient éprouver est mitigée fort heureusement par l’imagerie bondieusarde qui les console. Il en est du bûcher de la Pucelle comme de la Croix de velours où Jésus sans doute a dû peu souffrir. Tout se passe dans l’extrême douceur et rien n’est plus facile pour les dévotes confortables que de suivre en autos leur Rédempteur couronné d’épines. On m’a montré une petite Jeanne d’Arc en simili-bronze agenouillée dans son armure sur un prie-Dieu capitonné emprunté à Sainte-Clotilde ou à Saint-Thomas d’Aquin. L’art prétendu chrétien exige ces profanations et ces idioties. L’extrémité de la Souffrance est devenue inconcevable autant que la plénitude de la Foi, et le clergé mondain n’approuve pas l’excessive configuration des Martyrs.
Que pourrait comprendre à Jeanne d’Arc cette populace de la piété, mille fois inférieure à ces gens du pauvre peuple qui sanglotaient en voyant mourir la Sainte de France ? Ceux-là comprenaient au moins qu’une chose inouïe s’accomplissait, que quelqu’un venu de Dieu expirait pour eux dans d’épouvantables tourments et qu’il n’y avait pas moyen de s’en consoler.
Ah ! sans doute, en ces lointains jours, on ne savait pas exactement ce que signifiait le mot de patrie qui, d’ailleurs, existait à peine. Le régime féodal, déchu de sa primitive grandeur, avait tellement émietté la terre et chaque pied d’arbre, pour ainsi dire, était si continuellement revendiqué par des compétiteurs étrangers, qu’il fallait quelque chose comme une révélation pour que la France prît conscience d’elle-même. Jeanne d’Arc précisément avait apporté de son Barrois et de sa Lorraine cette révélation qui allait changer la face du monde. Sans pouvoir comprendre, les humbles gens, toujours broyés sous les pieds des hommes de guerre, le sentaient confusément. Puis, Jeanne était une vierge merveilleuse et Jésus, vrai Roi de France, saignait devant elle en sa Croix.