Elle avait vu la misère excessive de Charles VII, le fils d’Isabeau, qui devait si odieusement l’abandonner, et c’est à cause de lui, sans doute, qu’elle avait parlé de « la grande pitié qui était au royaume de France ».

Tout le monde sait qu’à aucune époque la France ne fut aussi près de périr. Neuf années avant l’apparition de la Pucelle, le traité de Troyes avait été ou paru être le coup sans rémission. L’odieuse Allemande Isabeau, abusant de la démence de son époux, avait déshérité et renié le dauphin Charles, son fils, au profit du pirate anglais Henri V, devenu ainsi roi de France et d’Angleterre.

Cette honte extrême, il est vrai, n’avait pas été acceptée. Autour de l’inerte héritier de Philippe-Auguste et de saint Louis, il y avait encore quelques combattants redoutables tels que Saintrailles et surtout La Hire, l’Ajax des batailles désespérées ; mais depuis le désastre de Verneuil, on pouvait bien croire qu’il n’y avait plus de bénédiction. Charles VII sans armée, sans argent et sans courage, doutant même, en fils de prostituée, de son extraction royale, pensait déjà à se retirer en Espagne ou en Écosse pour y vivre en prince dépossédé…

Les choses de ce monde étant ordonnées infailliblement, il est impossible et déraisonnable de conjecturer en histoire. Imaginer ce qui aurait pu advenir sans la Pucelle est aussi parfaitement vain que de supposer une bataille de Waterloo qui n’aurait pas été perdue. Il n’y a pas, dans toute l’histoire, une prédestination aussi évidente, aussi manifeste que celle de Jeanne d’Arc et, par là, se trouve indiscutablement corroborée la miraculeuse vocation de la France.

Il s’agissait alors du royaume, du royaume seulement, et c’était à peu près une instauration. Les prédécesseurs plus ou moins grands de Charles VII, sans excepter saint Louis, avaient été rois de France, mais non pas de « toute France », comme l’entendait Jeanne, et il fut donné à cet avorton de commencer. A partir de lui, l’arbre magnifique ne cessa de grandir jusqu à ce que fût réalisée l’unité parfaite de la Nation incomparable. Ce résultat obtenu, la royauté dynastique et fictive qui en avait été le moyen, devait naturellement finir tel qu’un vieux rouvre épuisé de sève, éventré par le tonnerre, mutilé par les ouragans, rongé par les bêtes et ne donnant plus que des rejetons sans vigueur.

IV

La France intégrale, homogène, la France géographique, telle qu’on la voit depuis trois cents ans, était nécessaire à Dieu, parce que, sans elle, il n’eût pas été et ne serait pas complètement Dieu. Quels que soient ses infidélités ou ses crimes, quelque affreuse que doive être l’expiation, il ne permettra pas qu’elle succombe, ayant besoin d’elle pour sa propre Gloire, et les luthériens fétides qui la mutilèrent, il y a près d’un demi-siècle, seront flagellés avec une rigueur inimaginable.

Le plus sale peuple de la terre a osé porter la main sur la patrie même de Jeanne d’Arc, sur la Lorraine, et c’est une des preuves les plus accablantes de la patience divine qu’il n’ait pas encore été châtié pour cet attentat. La belle vierge de Domremy avait, sans doute, le pressentiment de ces choses et de beaucoup d’autres, car une Mission aussi extraordinaire que la sienne ne paraît pas séparable de la divination prophétique.

On lit dans l’étonnante vie du Curé d’Ars qu’à l’époque de sa petite enfance, le saint mendiant Benoît Labre reçut l’hospitalité dans la maison de son père et qu’il laissa en partant une bénédiction merveilleuse. On peut croire que quelque chose de semblable dut se passer à Chinon entre Jeanne d’Arc et Louis XI qui n’est certainement pas devenu un saint, mais qui devait être, par décret divin, le bâtisseur de la France monarchique.

Il avait alors six ans et Jeanne d’Arc dut regarder cet enfant avec une attention très particulière. Elle dut le fixer de ces mêmes yeux qui avaient contemplé saint Michel et les saintes Auxiliatrices. Un pan de la nappe du bleu de France qui enveloppait divinement la prédestinée tomba sans doute sur cette petite créature innocente encore et sommeillant dans les rideaux de la foudre…