Ce que fut exactement le successeur de Charles VII, il n’est pas facile de le dire, même aujourd’hui. C’est d’autant moins facile qu’on ne comprend plus du tout ce qu’était, il y a cinq siècles, la monarchie de droit divin et la force mystérieuse de ce préjugé sublime. Les ennemis de Louis XI, les domestiques des grands abattus par lui, ont voulu passionnément qu’il fût un parricide, un fratricide, un tyran perfide et cruel, un hypocrite, un bourreau. Les historiens modernes l’ont voulu aussi et la légende est puissamment accréditée.
Mais il fut donné à ce grand homme de parachever l’œuvre de Jeanne qui n’était pas seulement de mettre les Anglais « hors de toute France », mais de réaliser vraiment le Royaume de Jésus-Christ, la Lieutenance, ainsi qu’elle disait, une France une et compacte, des Pyrénées aux Flandres et de l’Océan aux Alpes et au Rhin.
La divine histoire de ce royaume est comme un Bréviaire dont les Matines ont trois nocturnes : les Mérovingiens, temps des ruches épiscopales et de la christianisation du monde barbare ; les Carolingiens, temps des cellules rigoureuses de la Féodalité pour la formation de cette chevalerie de fer qui fit les Croisades ; les Capétiens devant aboutir, après quatre cents ans de péché, d’héroïsme intermittent et de douleurs infinies, au Miserere formidable de Louis XI que Jeanne d’Arc désigne pour chanter à sa manière les Laudes de la Monarchie, en amalgamant pour toujours les races et les provinces empilées sous son terrible pressoir. Enfin, quatre nouveaux siècles s’étant écoulés encore, c’est l’immense Cantique des Enfants de France dans la fournaise de Napoléon. On en est aujourd’hui aux petites Heures, en attendant les Vêpres qui seront ce que Dieu voudra… le Grand Soir peut-être.
Au résumé : De Clovis à Charlemagne, le chaos barbare au seuil de l’étable où naissait l’Église du Fils de Dieu, et rien ; de Charlemagne à Hugues Capet, la charpente féodale au chant lugubre des litanies de la même Église invoquant le Christ et tous ses saints contre la fureur des païens normands déchaînés, et rien de plus ; de Hugues Capet à Louis XI, les famines enragées, la conquête de l’Angleterre, les Croisades, l’Interdit de Philippe-Auguste, la prière de saint Louis, l’énorme grandeur du Treizième Siècle, la peste noire, la guerre de Cent ans et la Pucelle pour en finir ; de Louis XI à Napoléon, l’ignominie des derniers Valois, la puanteur inexprimable des Bourbons, et la Guillotine. Mais la place de Jeanne d’Arc est inouïe.
V
Sans elle, tout est impossible, avant comme après, puisque tout porte sur elle. C’est la clef de voûte.
« Une femme a perdu le royaume, une fille le sauvera », disait-elle, avant de quitter son village. La femme, évidemment, c’était Isabeau, la chienne du traité de Troyes, et la fille, c’était elle-même. Mais infiniment au delà des mots et de leur application immédiate, il y a leur sens intérieur et prophétique. « Ce qu’Ève a perdu, Marie le sauve. » L’époque était encore au mysticisme et c’est quelque chose de semblable que les contemporains durent entendre. Les paroles de la petite visionnaire de Domremy dépassaient assurément sa propre pensée. La « femme », sans doute, pouvait être supposée vulgairement la France des deux ou trois siècles horribles qui avaient précédé, et la France à venir pouvait aussi être annoncée et préfigurée par la Vierge de Domremy. Ah ! il y avait bien autre chose !
Au sens mystique le plus profond, la vraie femme, l’unique femme est nécessairement la Vierge, et la Virginité parfaite est le tabernacle du Saint-Esprit. Le royaume abominablement profané du Fils de Dieu ne pouvait, au quinzième siècle, être sauvé que par une vierge. Pour parler exactement, pour tout dire, il était nécessaire qu’une vierge l’enfantât, car ce royaume n’existait encore que dans la Pensée divine.
La Vocation de la Pucelle apparaît alors comme le prodige des siècles, le plus haut miracle depuis l’Incarnation. Cela, en raison de la prééminence infinie du nouveau peuple de la promission chrétienne.
La première femme venue est déjà tout un mystère, puisqu’on ne trouve pas mieux que le Paradis terrestre pour la symboliser. Elle centralise tellement toutes les convoitises et concupiscences humaines ! Mais la Vierge est l’objet de la concupiscence divine et l’Esprit-Saint qui est l’Amour même n’y résiste pas. Elle peut donc engendrer par Lui et c’est toute l’histoire de la mystérieuse Jeanne d’Arc donnant à Dieu un royaume qui n’existait pas visiblement avant elle et qui, sans elle, n’aurait pas pu naître.