Beauvivier est l'auteur d'un nombre infini de livres de diverses sortes, mosaïque perverse et compliquée, où transparaît, sans relâche, l'intime obsession de déshonorer et de salir. Son dernier roman, l'Inceste, une des plus effrontées copies d'Hugo qu'on se puisse aviser d'écrire, est un dosage monstrueux de neige, de phosphore et de cantharides, calculé pour corroder les entrailles d'un adolescent, vingt-quatre heures, au moins, après l'absorption,—la lâcheté de son cœur étant égale à la timidité de sa pensée. L'objet de ce livre est, en effet, la glorification de l'inceste, non par vulgaire manie de sophistiquer, mais pour cette primordiale, souveraine et péremptoire raison que le Seigneur Dieu l'a défendu. Car il ne peut s'empêcher de croire en Dieu et sa vocation manifeste est de jouer les «Anciens Serpents.» Seulement, il se dérobe au moment de conclure et finit par un équivoque triomphe de la vertu, en laissant insidieusement planer le désir du mal sur la curiosité qu'il vient d'exciter. Cet empoisonneur a osé mettre en circulation, sous forme de Contes pour les jeunes filles, de dissolvants et inexorables toxiques. On raconte qu'il en prépare d'autres encore pour les enfants au-dessous de dix ans.

Une hystérie maladive, d'ordre effrayant, est l'insuffisante explication de cette fureur qui n'irait à rien moins qu'à contaminer la lumière. C'est à se demander si l'exécration physique de la blancheur n'est pas pour quelque chose dans l'inconcevable débordement de son écritoire.

Il passe pour avoir été beau, naguère. Lui-même le déclare en ces termes simples: «J'ai été très beau.» Il a cru devoir comparer son propre visage à celui du Christ. Homme à femmes, par conséquent, il a mis, de bonne heure, sa personne en adjudication et même en actions. On a vu des familles payer très cher des coupons de son alcôve.—Maquereau deux fois funeste, il ne lui suffit pas de ruiner les femmes pour s'en rendre maître, il se plaît ensuite à les enfermer dans la Tour de la faim du tribadisme,—imprévue par Dante,—où les malheureuses, privées du rognon nutritif de l'homme, sont réduites à se dévorer entre elles… Il s'est marié, pourtant, ce vainqueur, et il a épousé la plus belle femme qu'il a pu trouver, dans l'espérance, non déçue, de conquérir plus facilement les autres.

Il a ce signe particulier d'être sans défense contre les boutiques de cordonniers, devant lesquelles il s'oublie dans d'incontinentes extases. Il faut l'avoir entendu prononçant le mot «bottines,» pour bien comprendre l'histoire de l'Angleterre, où le jarret d'une femme a prévalu cinq cents ans, contre l'épine dorsale de la plus hautaine aristocratie de tous les globes. Il est vrai que le pupille du bon Deutz est réduit à se satisfaire de la seule aristocratie de son fumier d'origine, mais la morgue putanière d'un certain dandysme ne lui manque pas.

Au point de vue de la bassesse d'âme pure et simple, sans complication physiologique d'aucune sorte, l'originalité de Beauvivier ne paraît pas humainement dépassable. À l'exception de Renan, qui décourage le mépris, et dont l'abjection sphérique apparaît comme un mystère de la Foi, l'auteur de l'Inceste est, probablement, le seul homme de son siècle en humeur de compatir à la destinée de l'Iscariote.—Jésus l'avait peut-être humilié!—dit-il, et ce n'est point un mot d'auteur. C'est le plus intime de sa substance. Il ne respire que pour tromper, et la trahison est son unique arrière-pensée, sa préoccupation constante. Judas s'est contenté de livrer son Maître, Properce aurait entrepris de le souiller préalablement. Son âme est une condensation de fumée terne et fétide, aussi capable de cacher l'abîme de ténèbres d'où elle est sortie, que d'offusquer les gouffres de lumière vers lesquels elle ne permet pas qu'on s'élance.

Jésus pardonne à la femme adultère. Les sacristains eux-mêmes l'en ont absous. Properce le blâme, objectant que ce pardon est attentatoire à l'autorité du mari, qui avait probablement acheté sa femme et, par conséquent, avait le droit de la punir. Telle est sa conception de la justice. Il est vrai que l'Homme-Dieu, ramassant des pierres pour aider le cocu à lapider cette malheureuse, n'exciterait pas moins son indignation, mais, alors, tempérée par la souterraine joie de prendre en défaut la Miséricorde et de supposer de plausibles tares à la Beauté même. C'est l'antique procédé,—nullement inventé par l'abominable Ernest,—de ne pas nier Dieu avec précision, mais de l'amputer de sa Providence, en ne lui permettant aucune intrusion dans nos sublunaires histoires.

«Tu pleuras, Emmanuel, de ne pas être Dieu!» écrivait-il, s'adressant à ce même Christ dont les souveraines Larmes sont un outrage à l'infernale aridité de ses yeux impurs. Ah! s'il avait pu être à la place de l'ange confortateur! Comme il aurait savamment, câlinement bafoué cette Agonie! Le Calice terrible, il ne l'aurait pas fait boire, il l'aurait fait siroter! Et la Sueur de sang, dont la pourpre vive inonda l'Empereur des pauvres, comme il en aurait diligemment altéré la couleur, en y mélangeant son fiel!…

Ce monstre, dont la seule excuse est d'être venu avant terme et d'être, ainsi, un fœtus de monstre, a trouvé, cependant, le moyen de procréer des enfants et souffre, paraît-il, de ne pouvoir s'en faire aimer. Il se console, à sa manière, en donnant des bals d'enfants où des coins obscurs sont aménagés pour les petites leçons paternelles qu'il se plaît à leur inculquer. Malheur aux parents assez imbéciles ou assez criminels pour jeter dans ce Barâthre leur progéniture!

Un jour, il s'en venait d'enterrer un de ses propres enfants, une petite fille assez heureuse pour avoir été ravie à ce père, avant l'horreur d'en connaître l'infamie ou l'horreur plus grande de n'en être pas dégoûtée.

Il avait tamponné ses yeux, pleuré peut-être, on ne sait au juste. Mais tout était fini, et il s'en allait. Tout à coup, n'ayant pas encore franchi le seuil du cimetière: