Je n'ai pas qualité pour juger, dit-on, ni pour punir. Dois-je inférer de ce bas sophisme, dont je connais la perfidie, que je n'ai pas même qualité pour voir, et qu'il m'est interdit de lever le bras sur cet incendiaire qui, plein de confiance en ma fraternelle inertie, va, sous mes yeux, allumer la mine qui détruira toute une cité? Si les chrétiens n'avaient pas tant écouté les leçons de leurs ennemis mortels, ils sauraient que rien n'est plus juste que la miséricorde, parce que rien n'est plus miséricordieux que la justice, et leurs pensées s'ajusteraient à ces notions élémentaires.
Le Christ a déclaré «bienheureux» ceux qui sont affamés et assoiffés de justice et le monde, qui veut s'amuser, mais qui déteste la béatitude, a rejeté cette affirmation. Qui donc parlera pour les muets, pour les opprimés et les faibles, si ceux-là, se taisent, qui furent investis de la Parole? L'écrivain, qui n'a pas en vue la Justice, est un détrousseur de pauvres aussi cruel que le mauvais riche. Ils dilapident l'un et l'autre leur dépôt et sont comptables, au même titre, des désertions de l'espérance. Je ne veux pas de cette couronne de charbons ardents sur ma tête, et, depuis longtemps déjà, j'ai pris mon parti.
Nous mourrons peut-être de faim, ma Véronique, et ce sera bien fait, sans doute, puisque tout le monde, excepté vous et Leverdier, me condamnera. Coûte que coûte, je garderai la virginité de mon témoignage, en me préservant du crime de laisser inactive aucune des énergies que Dieu m'a données. Ironie, injures, défis, imprécations, réprobations, malédictions, lyrisme de fange ou de flammes, tout me sera bon de ce qui pourra rendre offensive ma colère! Quel moyen me resterait-il autrement de n'être pas le dernier des hommes? Le juge n'a qu'une manière de tomber au-dessous de son criminel, c'est de devenir prévaricateur, et tout écrivain véritable est certainement un juge.
Quelques-uns m'ont dit: À quoi bon? le monde est en agonie et rien ne le touche plus. Peut-être. Mais, au fond du désert, il faudrait, quand même, rendre témoignage, ne fût-ce que pour l'honneur de la Vérité et pour l'édification des fauves, comme faisaient, autrefois, les anachorètes solitaires. Est-il croyable, d'ailleurs, qu'une telle opulence de rage, m'ait été octroyée pour rien? Certaines paroles du Livre sacré sont bien étranges … Qui sait, après tout, si la forme la plus active de l'adoration n'est pas le blasphème par amour, qui serait la prière de l'abandonné?… Je vivrai donc sur ma vocation jusqu'à ce que j'en meure, dans quelque orgie de misère. Je serai Marchenoir le contempteur, le vociférateur et le désespéré,—joyeux d'écumer et satisfait de déplaire, mais difficilement intimidable et broyant volontiers les doigts qui tenteraient de le bâillonner.
—Pauvre cher ami, pauvre âme douloureuse! dit la mutilée à demi-voix, comme se parlant à elle-même, pourquoi ce fardeau sur vos épaules? Elle le regarda avec une tendresse si pure, si profonde, que ce bourreau sentit qu'il allait pleurer et se mit à parler de diverses choses. Le dîner s'acheva presque joyeusement. Véronique servit un café divin et l'inévitable littérature fit sa rentrée. Marchenoir, très en verve, éructa de cocasses apophtegmes et d'inexpiables similitudes qui firent éclater de rire le bon Leverdier. Vers minuit, enfin, on se sépara dans l'effusion d'une allégresse attendrie que ces trois cœurs souffrants ne connaissaient guère et qu'ils étaient probablement condamnés à ne plus jamais ressentir.
LV
Properce Beauvivier est juif de naissance et se nomme Abraham. Abraham-Properce Beauvivier. Juif cosmopolite, d'origine portugaise, rencontré et baptisé, dit-on, par un moine passant, à l'eau du premier ruisseau, sur une route d'Allemagne; un peu plus tard, allaité par Deutz, le youtre fameux qui bazarda la duchesse de Berry, et grandissant à Bordeaux chez ce patriarche. Il se peut que tout le secret de sa destinée morale tienne dans la circonstance de ce conjectural baptême, donné par un inconnu, sur le rebord symboliquement vaseux d'un fossé de grand chemin. On assure que ses parents en conçurent une rage inouïe, dont ses dents grincent encore, et qu'il n'a jamais pu prendre son parti de ce sacrement d'occasion qui paraît agir sur lui comme un maléfice.
Aussi dénué de génie que pourrait l'être, par exemple, un expéditionnaire de l'Assistance publique, mais étonnamment rempli de toutes les facultés d'assimilation et d'imitation, il s'enleva, d'un bond, dans le cerceau déjà crevé du romantisme, avec une vigueur de reins qui lui valut, il y a vingt ans, l'adoption littéraire du vieil Hugo.
À partir de ce bienheureux instant, sa vie fut un rêve. Il devint le réservoir des bénédictions du Père.—Regardez mon fils Properce, disait celui-ci aux débutants avides, et allez en paix! Properce, de son côté, puisait à pleines mains dans le tiroir aux rayons et saccageait le coffre-fort aux auréoles, les empilant par douzaines, sur sa propre tête, comme les couronnes d'un lauréat de collège vingt fois élu. Il est ainsi devenu glorieux par la poésie, par le roman, par le conte, par le théâtre et même par la politique profonde, ayant été sagement impétueux contre les communards, quand on fusillait, et les dépassant ensuite, quand on ne fusilla plus. Il est surtout devenu le lyrique du proxénétisme et de la trahison, et c'est par là qu'il est entré dans l'hermétique originalité, dont les crochets et les monseigneurs de ses autres lyrismes n'auraient pu forcer la serrure.
Imiter Victor Hugo aussi parfaitement que Beauvivier n'est pas interdit à tous les mortels, mais nul ne peut prétendre à refléter seulement l'ombilic de ce Rétiaire de l'Innocence. Voilà tout ce qu'on en peut dire. Celui qui chantera, d'une juste voix, sur la cithare ou le tympanon, la haine de cet homme pour l'innocence, sera certainement un moraliste à l'aile robuste et un fier lapin. Il ne faut pas rêver mieux que d'en constater certains effets. Il paraît que la vieille crasse juive brûle comme un sédiment calcaire, lorsqu'elle est touchée par l'eau du baptême.