Dès son entrée dans le vaste salon, où les nombreux convives s'empilaient, Marchenoir fut dégrisé de son rêve, instantanément. Il sentit, comme en une bouffée de dégoût, l'incompatibilité sans remède, infinie, de tout son être avec ces êtres nécessairement hostiles à lui, et dont quelques-uns étaient si bas qu'on pouvait s'étonner de les voir admis, même dans ce lieu de prostitution.

Ils représentaient, cependant, toute la presse dite littéraire, et même un peu la littérature, et, certes, il n'y avait pas, dans le nombre, un individu qui eût fait un geste pour le secourir, s'il avait été en danger,—un seul geste,—ou qui, même, eût hésité à l'y enfoncer davantage, en protestant de l'impartialité du coup de sabot qu'il lui eût appliqué sur le péricrâne. Pas une femme, d'ailleurs, ce qui donnait à pressentir qu'on allait être un peu goujat. Il se vit épouvantablement seul et détesté.

Beauvivier se précipita.—Mon cher monsieur Marchenoir, dit-il, vous étiez attendu avec la plus dévorante impatience. Messieurs, voici notre nouveau leader.

Néanmoins, il n'usa pas son précieux pharynx en présentations superflues. Les bonzes de la publicité s'inclinèrent comme des épis, et l'infortuné dut subir le contact de plusieurs mains sordides qui se tendirent vers lui. Tout à coup, il se trouva flanqué du docteur Des Bois et de Dulaurier, en qui renaissait une estime sans bornes pour ce ressuscité d'entre les morts. Le lycanthrope, déjà énervé, n'entendit qu'à peine les gazouillements du premier, mais le second paya pour tout le monde. Sans même y penser, il lui serra la main d'une telle force que le poète sigisbée ne put retenir ce cri:—Ah! vous me faites mal!—Je vous étreins comme je vous aime! mon cher, lui répondit-il, en le fixant avec des yeux froids et clairs plus inquiétants que la colère. Dulaurier s'éloigna sous l'aile de Chérubin, comme un chien rossé, et Marchenoir, enfin tranquille, prit une cigarette, et, s'enfonçant dans un fauteuil, se mit à considérer silencieusement cette populace de la plume, qui remuait la langue en attendant qu'on annonçât la mangeaille.

LVIII

Il vit d'abord, non loin de lui, le roi des rois, l'Agamemnon littéraire, l'archi-célèbre, l'européen romancier, Gaston Chaudesaigues, recruteur d'argent inégalable et respecté. Seul, le gibbeux Ohnet lui dame le pion et ratisse plus d'argent encore. Mais l'auteur du Maître de Forges est un mastroquet heureux qui mélange l'eau crasseuse des bains publics à un semblant de vieille vinasse, pour le rafraîchissement des trois ou quatre millions de bourgeois centre gauche qui vont se soûler à son abreuvoir, et il n'est pas autrement considéré. Il est unanimement exclu du monde des lettres, ce dont il brait, parfois, dans la solitude. Sans son héroïque ami Chérubin des Bois, qui a naturellement du goût pour les millionnaires et qui lui ouvre ses bras quand on est seul, ce triomphateur serait tout à fait sans consolation.

Chaudesaigues nage, il est vrai, dans une moindre opulence. Cependant, il dépasse encore les plus cupides sommets littéraires de toute la hauteur d'un Himalaya. Il faut se représenter une façon de juif-auvergnat, né dans le midi, et compatriote de Mistral, un troubadour homme d'affaires, un Lampiste des Mille et une Nuits, qui n'aurait qu'à frotter pour que le génie apparût et l'ÉCLAIRÂT. On se rappelle l'énorme succès de son livre sur le duc de Morny, qui avait protégé ses débuts, auquel il devait tout, et dont il épousseta et retourna les vieilles culottes aux yeux d'un public avide qui couvrit d'or le révélateur.

Il est ce qu'on appelle, dans une langue peu noble, «une horrible tapette.» En 1870, il avait attaqué Gambetta, dont il raillait, le mieux qu'il pouvait, la honteuse dictature. Quand la France républicaine eut décidé de coucher avec ce gros homme, sa nature de porte-chandelle se mit à crier en lui et il fit négocier une réconciliation, s'engageant provisoirement à ne plus éditer le volume où le persiflage était consigné.

Un peu avant le 16 mai, il s'en va trouver le directeur du Correspondant, revue tout aristocratique et religieuse, comme chacun sait. Il offre un roman: Les Rois sans patrie. Le thème était celui-ci: Montrer la royauté si divine que, même en exil et dans l'indigence, les rois dépossédés ne parviennent pas à devenir de simples particuliers, qu'ils sont encore plus augustes qu'avant et que leur couronne repousse toute seule, comme des cheveux, sur leurs fronts sublimes, par-dessus le diadème de leurs vertus. On devine l'allégresse du Correspondant. Mais le 16 mai raté, Chaudesaigues change son prospectus, réalise exactement le contraire de ce qu'il avait annoncé, et transfère sa copie dans un journal républicain.

Toutefois, ce n'est pas un traître pur, un traître pour le plaisir, à l'instar de Beauvivier. Il lui faut de l'argent, voilà tout, un argent infini, non seulement pour satisfaire ses goûts orientaux de rôdeur nocturne, mais afin d'élever, dans une occidentale innocence, les enfants à profil de chameau et à toison d'astrakan, qui trahissent, par le plus complet retour au type, l'infamante origine de leur père.