On n'avait peut-être jamais vu, avant lui, une littérature aussi âprement boutiquière. Son récent livre, Sancho Pança sur les Pyrénées, conçu commercialement, en forme de guide cocasse, d'un débit universel, avec des réclames pour des auberges et des fictions d'étrangers sympathiques, est, au point de vue de l'art, une honte indicible.
Son talent, d'ailleurs, dont les médiocres ont fait tant de bruit, est, surtout, une incontestable dextérité de copiste et de démarqueur. Ce plagiaire, à la longue chevelure, paraît avoir été formé tout exprès pour démontrer expérimentalement notre profonde ignorance de la littérature étrangère. Armé d'un incroyable et confondant toupet, voilà quinze ans qu'il copie Dickens, outrageusement. Il l'écorche, il le dépèce, il le suce, il le râcle, il en fait des jus et des potages, sans que personne y trouve à reprendre, sans qu'on paraisse seulement s'en apercevoir.
Virtuose de conversation, à la manière fatigante des méridionaux dont il a l'accent, il se trouble aisément en la présence d'un monsieur froid, qui l'écoute en le regardant, sans rien exprimer. Ce don Juan équivoque manque de tenue devant la statue du Commandeur.
Justement, il pérorait avec deux de ses compatriotes, aussi peu capables l'un que l'autre de l'intimider, Raoul Denisme et Léonidas Rieupeyroux. Le premier, raté félibre et gluant chroniqueur, est généralement regardé comme un sous-Chaudesaigues, ce qui est une façon lucrative de n'être absolument rien. Mais le crédit du maître est si fort que le vomitif Denisme arrive, tout de même, à se faire digérer. Incapable d'écrire un livre, il dépose, un peu partout, les sécrétions de sa pensée. On redoute comme un espion ce croquant chauve et barbu, qui a dû, semble-t-il, payer de quelque superlative infamie son ruban rouge et dont la perfidie passe pour surprenante.
Quant à Léonidas Rieupeyroux, c'est un personnage vraiment divin, celui-là, capable de restituer le goût de la vie aux plus atrabilaires disciples de Schopenhauer. Il est grotesque comme on est poète, quand on se nomme Eschyle. Il a la folie de la Croix du Grotesque. Méridional, autant qu'on peut l'être en enfer, doué d'un accent à faire venir le diable, il rissole, du matin au soir, dans une vanité capable d'incendier le fond d'un puits.
Il est l'inventeur des paysans épiques. La vieille truie, connue sous le nom de Georges Sand, les faisait idylliques et sentimentaux. Marchenoir, élevé au milieu de ces lâches et cupides brutes, se demanda, en voyant gesticuler Léonidas, quel pouvait être le plus bête de ces deux auteurs. Il conclut, en ce sens, à la supériorité de l'homme.
La fécondité de celui-ci consiste à publier éternellement le même livre sous divers titres. C'est une finesse du Tarn-et-Garonne. Si, du moins, ses paysans se contentaient d'être épiques, mais ils sont civiques, bonté du ciel! Pendant des cent pages, ils gargouillent et dégobillent les rengaînes les plus savetées, les plus avachies, les plus jetées au coin de la borne, sur les Droits de l'homme et les devoirs du citoyen, sans préjudice de la fraternité des peuples.
Un des poètes contemporains les plus démarqués nomma, un jour, Rieupeyroux, le Tartufe du Danube, mot exact et spirituel dont plusieurs imbéciles ont voulu se faire honneur. C'est, en effet, un hypocrite véhément, espèce très peu rare dans le midi. Hypocrite de sentiments, hypocrite d'idées et faux pauvre, il appartient à cette catégorie d'odieux cafards, dont la besace est gonflée du pain des indigents qu'ils ont dépouillés en leur volant la pitié du riche.
Un jour, ce personnage alla trouver Chaudesaigues et quelques autres financiers de lettres, dont il savait l'ascendant chez un éditeur fameux. Lamentateur fastueux et grandiloque, il raconta que sa mère venait d'expirer et qu'il était sans argent pour la mettre en terre. En même temps, d'impayables arriérés tombaient sur lui. Qu'allait-il devenir avec sa femme et ses enfants? Certes, il ne demandait pas d'argent à ses confrères, mais enfin, on pouvait agir pour lui sur l'éditeur qui ne refuserait pas d'escompter son génie. Bref, on parvint à faire dégorger, sans escompte, deux ou trois mille francs, au capitaliste circonvenu. Jusqu'à présent, l'histoire est banale. Mais voici:
Quelque temps après, Léonidas se présente, seul, et dit à son créancier qui s'était flatté doucement d'être un donateur: