Un aussi démesuré triomphe ne suffisant pas encore à ce pédicule de grand homme, il inaugura le sport fructueux de l'étalonnat. Jusqu'à ce novateur, on s'était contenté de faire l'amour vertueusement ou paillardement, mais dans l'obscurité convenable aux salauderies préliminaires de la putréfaction. Quand on sortait de cette ombre, comme fit le marquis de Sade, c'était pour attenter délibérément à quelque loi d'équilibre primordial, en risquant sa vie ou sa liberté. Le pseudo-bâtard de Flaubert ignore ce genre de grandeur, comme il ignore tous les autres. Il a simplement imaginé de forniquer, de temps en temps, par devant expert, pour obtenir un renom d'écrivain viril et subjuguer la curiosité des femmes. Remarquablement doué, paraît-il, ce romancier ityphallique a colligé les suffrages des arbitres les plus rigides, et les princesses russes les plus retroussées sont accourues, déferlantes et pâmées, du fond des steppes, jusqu'à ses pieds, pour lui apporter la saumure de tout l'Orient …
Les confrères, quoique pénétrés de respect pour l'énormité du succès, le nomment entre eux, volontiers, le tringlot de la littérature. Telle est, en vérité, la physionomie précise du personnage et tel son degré de distinction. C'est un sous-officier du train et même un sous-off. Petit, trapu, teint rouge et poil châtain, il porte la moustache et la mouche et a des diamants à sa chemise. C'est le traditionnel bellâtre de garnison qui affole les caboulotières et qui ne parvient pas à se remettre de son effronté bonheur. Un désir infini d'être cru parisien jusqu'au bout des ongles est la soif cachée de cet indécrottable provincial.
Étonnamment dénué d'esprit et de toute compréhension de l'esprit des autres, il est impossible de rencontrer un être plus incapable d'exprimer un semblant d'idée, ou d'articuler un seul traître mot sur quoi que ce soit, en dehors de son éternel préoccupation bordelière. La parfaite stupidité de ce jouisseur est surtout manifestée par des yeux de vache ahurie ou de chien qui pisse, à demi noyés sous la paupière supérieure et qui vous regardent avec cette impertinence idiote que ne paierait pas un million de claques.
Ce n'est pas lui qui s'exténuera jamais pour tenter de faire un beau livre, ou pour écrire seulement une bonne page!—Je ne tiens qu'à l'argent, dit-il, sans se gêner, parce que l'argent me permet de m'amuser. Les artistes consciencieux sont des imbéciles.
En conséquence, il est admiré de la juiverie parisienne, qui le reçoit avec honneur, ce dont il crève de jubilation. Quand il est invité chez Rothschild, le tringlot en informe, quinze jours, la terre entière. C'est à cette école, sans aucun doute, qu'il a puisé la science des affaires. On l'a vu, à Étretat, vendant des terrains à des confrères qu'il savait gênés, pour les racheter ensuite, à vil prix.
Sa vanité, d'ailleurs, est à son image. Son hôtel de l'avenue de Villiers est d'une esthétique mobilière de dentiste suédois ou de concierge d'hippodrome. Que penser, par exemple, de portières de soie bleu-ciel, rehaussées de broderies d'or orientales, d'un divan de même style, d'un traîneau hollandais en bois sculpté, faisant l'office de chaise longue et capitonné de bleu clair, enfin, d'une immense peau d'ours blanc sur des tapis de Caramanie, probablement achetés au Louvre?—C'est l'appartement d'un souteneur Caraïbe, disait un observateur exact. On aime à croire que c'est en ce lieu qu'il a écrit cette fameuse autobiographie d'un cynisme si inconscient,—que Falstaff n'aurait pas osé signer,—où il s'offre en exemple à tous les maquereaux inexpérimentés qui pourraient avoir besoin de lisières.
Dulaurier, apparemment consolé de la poignée de main de Marchenoir, s'était approché de ces trois glorieux. Cela faisait en tout quatre glorieux, dont trois «jeunes maîtres,» car Sylvain commence à se décatir. La sympathie de cette flûte devait naturellement aller à ces tambours.
Il est vrai que Dulaurier a, en commun avec Gilles de Vaudoré, l'inestimable faveur de tous les ghettos et de toutes les judengasses. Il venait justement de publier, sous le titre amorphe de Péché d'amour, un recueil de centons moraux et psychologiques ramassés partout, qu'il avait dédié à une renarde juive, dont Samson lui-même aurait renoncé à incendier l'arrière-train et dont il portait les bagages par toute l'Europe,—quémandeur dolent d'une infatigable cruelle qui lui faisait expier l'atroce meconium de ses déprécations amoureuses par le plus géographique des châtiments éternels!
LIX
Marchenoir aurait bien voulu pouvoir s'en aller. Il prévoyait trop les abominables heures qu'il allait passer.—Quel amas de voyous! se disait-il consterné. Il va falloir pourtant que je me mêle à tout ça, que je parle, que je mange aussi, que je fasse une trouée dans le dégoût dont ma bouche est pleine, pour y enfourner les aliments qu'on va m'offrir!