Octave Loriot n'est, en effet, qu'un imbécile. Les analyses de la critique la plus attentive n'ont pu dégager un autre élément de la pulpe cérébrale de ce romancier pour dames. Il cuisine loyalement son petit navet au macaroni, selon les inusables formules d'Octave Feuillet, de Jules Sandeau, de Pontmartin ou de Charles de Bernard. Quelques-uns prétendent abusivement qu'il procède du Maître de Forges. Il est bien trop anémique et frêle, pour qu'on le compare à ce Crotoniate, à cet Hercule Farnèse, à ce Colosse Rhodien de l'imbécillité française. Il en est à peine le Narcisse et n'aurait pas même l'énergie de se noyer dans son image.

Mais voilà justement ce qui le rend si précieux aux sentimentales âmes dont il encourage les transports,—sans obérer son propre cœur. Car il ne se risque pas au hasardeux négoce des grandes passions. Il borne ses vœux à l'humble trafic des émollients et des préservatifs. C'est un modeste bandagiste pour les hernies inguinales ou scrotales de l'amour.

Il continue donc la série des romanciers de confiance de la société correcte, pour laquelle Chaudesaigues a trop d'originalité, Vaudoré trop de sentiment, et le bélître Ohnet trop de profondeur. Dulaurier, seul, pourrait lui porter ombrage. Mais l'auteur de Péché d'amour est un poulain de trop peu de manège, dont on n'est pas encore assez sûr. Demain, peut-être, il va tout casser, tandis qu'on est bien tranquille avec cette honnête rosse, qui n'a jamais renaclé, et qu'un strabisme, heureusement convergent, permet de gouverner sans œillières.

En conséquence, les personnes vertueuses qu'il a pudiquement lubrifiées de son imagination, pendant leur vie, se souviennent de lui à l'heure de la mort et le consignent dans leur testament. L'heureux Loriot est le seul romancier qui couche dans des châteaux légués par l'admiration.

Le groupe, dont ce propriétaire faisait partie, se massait respectueusement autour de Valérien Denizot, l'officier à monocle de la cavalerie légère du journalisme. Sacré homme de lettres par Dumas fils, le grand archonte, et vraisemblablement né pour autre chose, Denizot est le plus universel raté de son siècle. Raté de la poésie, raté du roman, raté du théâtre, raté de la politique, raté même de l'amour, ayant été cocufié à Lesbos,—ce qui est un cocuage sans espérance.

On ne connaît, à Paris, que le seul Bergerat qui puisse lui être comparé comme manant de l'écritoire. Encore, Bergerat fut-il vernissé de littérature par son beau-père, Théophile Gautier, dont la voluptueuse bedaine avait des entrailles pour ce fils de prêtre.

Denizot, lui, se passe très bien de littérature. Il est un manant sans mélange, un goujat complet,—à table surtout, quand il boit du vin du Rhin pour se donner l'air d'un burgrave. Les femmes sont obligées, alors, de prendre la fuite. Ce vieux gavroche n'a jamais soupçonné qu'il pût exister autre chose que des filles ou des brelandiers, car il est prince du tripot, comme il est roi de la basse blague, ayant été rétribué de ses services de spadassin de plume et de ses fonctions de torcheur privé de Waldeck-Rousseau,—dont il eut le génie de déshonorer un peu plus le ministère,—par un diplôme de chevalerie et le juteux octroi d'une cagnotte.

L'esprit de mots tant vanté de Valérien Denizot est puisé à une source difficilement tarissable. Il possède une bibliothèque Alexandrine de calembredaines, d'anas, de recueils grivois, de compilations burlesques. C'est à n'en jamais voir la fin. Il ne tient qu'à lui d'être, cent ans encore, «le plus spirituel de nos chroniqueurs.»

Par malheur, il se doute un peu de son néant et cela l'enrage contre l'univers. Personne n'est absous de son impuissance. S'il avait un sou de talent au service de sa désespérée fureur de raté, nul n'échapperait au venin de ses abominables crocs,—à l'exception, peut-être, de quelques turfistes à poigne, accoutumés à rosser des bêtes plus nobles, mais fort capables, après le Champagne, de déroger jusqu'à son calottable visage.

Probablement fatigué de se porter lui-même, il s'appuyait sur son digne confrère, Adolphe Busard, connu dans tous les théâtres sous le sobriquet significatif de Mimi-Vieux-Chien. Ce vieux chien a les allures et la physionomie d'un officier de cavalerie, supérieur en grade à Denizot, mais d'une arme plus lourde.