Voici donc le premier, celui par lequel Marchenoir ouvrit sa trop courte campagne:

LE PÉCHÉ IRRÉMISSIBLE

«Ce soir, 14 juillet, s'achève enfin, dans les moites clartés lunaires de la plus délicieuse des nuits, la grande fête nationale de la République des Vaincus. Ah! c'est peu de chose, maintenant, cette allégresse de calendrier, et nous voilà terriblement loin des anachroniques frénésies de la première année! Ce début,—légendaire déjà!—de la plus crapuleuse des solennités républicaines, je m'en suis, aujourd'hui, trop facilement souvenu, devant l'universel effort constipé d'un patriotisme, évidemment indéfécable, et d'un enthousiasme qui se déclarait lui-même désormais incombustible.

«La nuit avait eu beau se faire désirable comme une prostituée, et l'entremetteuse municipalité parisienne avait eu beau multiplier ses incitations murales à la joie parfaite, on s'embêtait manifestement. Les pisseux drapeaux des précédentes commémorations flottaient lamentablement sur de rares et fuligineux lampions, dont l'afflictive lueur offensait le masque poncif des Républiques en plâtre, que la goujate piété de quelques fidèles avait clairsemées sous des frondaisons postiches. Comme toujours, de nobles arbres avaient été mutilés ou détruits, pour abriter de leurs expirants feuillages les soulographies sans conviction ou les sauteries en plein air achalandées par les putanats ambiants. Nulle invention, nulle fantaisie, nulle tentative de nouveauté, nulle infusion d'inédite jocrisserie dans cette imbécile apothéose de la Canaille.

«On avait été trop sublime, la première fois! Chaque acéphale avait tenu, alors, à se faire une tête, pour honorer l'épouvantable salope dont la France moderne fut engendrée. La nation entière s'était ruée au pillage du trésor commun de la stupidité universelle. Mais, à présent, c'est bien fini, tout cela. On continue de célébrer l'anniversaire de la victoire de trois cent mille hommes sur quatre-vingts invalides, parce qu'on a de l'honneur et qu'on est fidèle aux grands souvenirs, et aussi, parce que c'est une occasion de débiter de la litharge et du pissat d'âne. On y tient, surtout, pour affirmer la royauté du Voyou qui peut au moins, ce jour-là, vautrer sa croupe sur les gazons, contaminer la Ville de ses excréments et terrifier les femmes de ses insolents pétards. Mais la foi est partie, avec l'espérance de ne pas crever de faim sous une république dont l'affamante ignominie décourage jusqu'aux souteneurs austères qui lui ont livré le plus bel empire du monde.

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«Ce mensonge de fête idiote, ce puant remous de honte nationale dans le sillage de la banqueroute, me fit venir, une fois de plus, la pensée peu folâtre, que cette misérable nation française est bien décidément vaincue de toutes les manières imaginables, puisqu'elle est vaincue même comme cela, dans l'opprobre de ses infertiles réjouissances.

«Cette Vomie de Dieu n'a même plus la force de s'amuser ignoblement. De toutes ses anciennes supériorités qui faisaient d'elle la régulatrice des peuples, une seule, en vérité, lui est demeurée,—mais tellement méconnue d'elle-même, tellement méprisée, décriée, déshonorée, jetée à l'égout, qu'il se trouve que c'est précisément comme une autre façon d'être vaincue qu'elle a inventée, ayant trouvé le moyen de faire tourner à son irréparable déconfiture l'unique richesse qui pouvait encore payer sa rançon!

«La France est vaincue militairement et politiquement, en Orient comme en Occident; elle est vaincue dans ses finances, dans son industrie et dans son commerce; vaincue encore scientifiquement, par un tas d'étrangers dont elle ne sait pas même utiliser les découvertes; elle est vaincue partout et toujours, à ce point de ne pouvoir jamais, semble-t-il, se relever.

«Elle n'a pas même su conserver la supériorité du Vice. Les plus irréfragables documents attestent que des villes protestantes, telles que Londres, Berlin ou Lausanne, ont le droit de considérer comme rien la juvénile débauche de Paris, où le voluptueux repli d'une savante cafardise est à peine soupçonné.