«Ah! nous sommes fièrement vaincus, archi-vaincus de cœur et d'esprit! Nous jouissons comme des vaincus et nous travaillons comme des vaincus. Nous rions, nous pleurons, nous aimons, nous spéculons, nous écrivons et nous chantons comme des vaincus. Toute notre vie intellectuelle et morale s'explique par ce seul fait, que nous sommes de lâches et déshonorés vaincus. Nous sommes devenus tributaires de tout ce qui a quelque ressort d'énergie dans ce monde en chute, épouvanté de notre inexprimable dégradation.

«Nous sommes comme une cité de honte assise sur un grand fleuve de stupre, descendu pour nous, des montagnes conspuées de l'antique histoire des nations que le genre humain a maudites.

* * * * *

«Mais enfin, une supériorité nous reste, une seule, incontestable, il est vrai, et absolue: la supériorité littéraire. Ascendant tellement victorieux, que personne au monde ne prend plus la peine de l'affirmer, et que tout ce qui est capable d'une vibration intellectuelle, en quelque lieu que ce soit, sollicite humblement une niche à chiens sous le gras évier de la cuisine où se condimente la littérature française.

«On pourrait croire que la France, éperdue de gratitude, ne sait plus de quel duvet de phénix renaissant capitonner le lit de la demi-douzaine d'enfants merveilleux qui lui font cette suprême gloire. On devrait supposer, au moins, qu'elle les comble de richesses et d'honneurs et qu'ensuite, elle se déclare tout à fait indigne de lécher la trace de leurs pas … Elle les fait simplement crever de misère dans l'obscurité.

«Elle n'a pas de mépris et d'avanies assez énormes pour les abreuver. Depuis Baudelaire jusqu'à Verlaine, toutes les abominations et toutes les ordures ont été versées en cataractes de déluge sur tous les fronts de lumière. Les journaux, pleins de terreur, se sont barricadés avec furie contre ces pestiférés d'idéal, dont le contact épouvantait la muflerie contemporaine. Cette horreur est si grande et la répression qu'elle exige est si attentive, qu'on a pu voir d'infortunés imbéciles condamnés à périr de désespoir, sur une mensongère inculpation de talent ou d'originalité.

«Mais cette guerre serait mal faite si elle se contentait d'être défensive. On a donc suscité des catins de lettres pour la supplantation du génie. Trois cents journaux vont en avant pour leur balayer le haut du pavé, d'une diligente nageoire, et le suffrage universel est leur dispensaire. Vieilles ou jeunes, croûtonnantes ou chauves, liquides ou pulvérulentes, il suffit que leur bêtise ou leur ignobilité soit irréprochable. On ira même jusqu'à leur passer un semblant de fraîcheur, si c'est un ragoût de plus pour les séniles concupiscences dont l'éréthisme est ambitionné.

«À Baudelaire agonisant dans l'indigence et quasi fou, on oppose, par exemple, un Jean Richepin rutilant de gloire et gorgé d'or. Celui-là, d'ailleurs, parfaitement assuré d'être le premier d'entre les fils de la femme, juge sa part insuffisante et vocifère, sous sa casquette, contre le client détroussé. Le délectable Paul Bourget, préfacier chéri des baronnes, se dresse en sifflotant sur sa petite queue, contre l'immense artiste Barbey d'Aurevilly, qui se couche, formidable, dans le fond des cieux, et … il l'efface. Flaubert, à son tour, est dépecé et grignoté par l'acarus Maupassant, engendré de ses testicules magnanimes, lequel, devenu poulain, promulgue littérairement le maquerellage et l'étalonnat.

«Nul, parmi les grands, n'est excepté. Le boueur passe dans la rue et réclame les gens de talent. La reine du monde n'en veut plus. Elle a mal au cœur de ces tubéreuses. Il lui faut, à l'heure présente, exclusivement, l'huile de bêtise et le triple extrait de pourrissoir, qui lui sont offerts par les tripotantes mains des vendeurs de jus que sa propre déliquescence est en train de saturer.

* * * * *