Abraham, le Père élevé de la multitude, l'Homme unique dont Noé n'était que la figure, et dans le Sein de qui les âmes vivantes des justes doivent un jour abriter leur gloire ; Abraham offre l'hospitalité de sa tente aux Trois Personnes divines qui lui sont apparues dans la vallée de Mambré, à l'heure de la grande « ferveur » du jour.[36]
[36] Genèse, XVIII, 1 et 2. — Le texte parle de trois hommes, tres viri stantes, et Abraham leur parle continuellement au singulier. Ne doit-on pas conclure de cette circonstance et des marques extraordinaires de respect qu'il leur donne, que le patriarche se savait en présence du Seigneur lui-même? Grand nombre de Pères l'ont cru. Le Concile de Sirmich a prononcé anathème contre ceux qui diraient qu'Abraham n'avait pas vu le Fils, et l'Église adopta ce sentiment, puisqu'elle chante en son office : Tres vidit et Unum adoravit. S. Augustin dit, serm. 70, de tempore : In eo quod tres vidit, Trinitatis mysterium intellexit. Quod autem quasi unum adoravit, in tribus personis Unum Deum esse cognovit.
Dans son empressement à les servir, l'Aïeul de Marie multiplie les symboles et les figures, et, après une série d'actes qui font penser au Sacrifice de la Messe, il finit par se tenir debout SOUS L'ARBRE, tout près d'eux.
C'est l'heure du renouvellement de la Promesse. Le Seigneur reviendra dans le temps marqué, et Sara, l'habitante du tabernacle, aura un Fils. Moïse, David, Salomon et les dix-sept Prophètes de la loi d'attente n'auront plus autre chose à faire, désormais, que de répercuter en échos cette annonce béatifique de la naissance du véritable Enfant d'Abraham qui sera le Sauveur des autres.
Après un tel don où la Tendresse infinie s'est pour ainsi dire épuisée, le même Seigneur « ne peut » plus rien cacher à celui qu'il aime, et il lui fait connaître son terrible dessein de perdre Sodome et Gomorrhe dont la clameur est montée jusqu'à lui.
L'espèce de métonymie scripturale employée ici pour exprimer l'énormité inouïe du péché que Dieu va punir, laisse dans la pensée une empreinte singulière. Il paraît que le crime a une voix comme l'innocence, et que l'abomination de Sodome crie comme le sang d'Abel.
— Je descendrai, ajoute le redoutable Interlocuteur, et je verrai si leurs œuvres répondent à ce cri qui est venu vers moi ; je veux savoir si cela est ainsi ou si cela n'est pas.
Ces derniers mots sont une provocation ineffablement paternelle à la prière audacieuse qui va suivre. Ce que le Seigneur veut voir surtout, c'est l'humilité de son serviteur, humilité qui éclatera d'autant plus que ses supplications seront plus pressantes et, en apparence, plus téméraires. C'est pour cela qu'il descend, et c'est ce prodige de sa Grâce qu'il veut s'attester à lui-même.
Pour sentir la sublimité de cette scène, il n'est pas inutile de penser à ce que Jésus exprime si profondément quand il parle du « Sein d'Abraham ».[37] Le Patriarche porte en lui Jérusalem, et il prie dans toute la force de la Bénédiction universelle qu'il vient de recevoir, — projetant ainsi cette parabole infinie de prophétiques extases qui commence à lui, et qui, après avoir enjambé toute la pérégrination de Jacob, doit s'achever avec splendeur dans le dernier verset du « Magnificat ».
[37] Luc, XVI, 22 et 23.