Je conclus donc à la paix de nos âmes, à la simplicité, à la soumission parfaite de nos deux esprits et de nos deux volontés. Nous pourrons ainsi continuer ces relations de tendre amitié qui nous ont déjà donné tant de bonheur. C’est vrai qu’il y a un point noir, une pensée amère entre nous. Nous tâcherons de n’y pas songer.

Je suis rassuré, pourtant. J’ai remarqué, ma douce amie, ma très chère Jeanne, que jamais les choses que je redoutais n’avaient le dénouement funeste que mon imagination me faisait entrevoir avec épouvante. La Providence miséricordieuse déroulait silencieusement son plan et je m’apercevais alors que tout s’arrangeait d’une manière admirable que je n’avais pas espérée et que je n’aurais jamais su prévoir. Il n’y a pas pour Dieu de situation inextricable et si nous avons pleine confiance en lui, nous attendrons avec un grand calme l’accomplissement de ses desseins, parfaitement assurés, l’un et l’autre, qu’ils sont adorables et sublimes et qu’ils ont pour objet certain notre joie parfaite.

Je voudrais pouvoir faire passer en vous l’immense espoir dont je suis rempli depuis quelque temps et qui s’est merveilleusement accru depuis quelques jours. « Si vous saviez le don de Dieu ! » disait Jésus à la pauvre Samaritaine. Ce don si précieux n’est autre que le Saint-Esprit, puisque la toute puissance de Dieu ne peut nous donner aucune autre chose et il ne nous est demandé en retour que notre « bonne volonté ».

Votre profondément dévoué,

Léon Bloy.

Dimanche matin, cinq heures.

Je vous verrai peut-être aujourd’hui, ma chère Jeanne. Je veux vous écrire, pourtant, parce que j’ai le cœur saturé de tendresse et que j’ai besoin d’exprimer les choses merveilleuses qui se passent en moi.

Savez-vous ce qui m’est arrivé hier ? Eh ! bien, je n’ai pas pu travailler un seul instant. En m’éveillant, ma première pensée a été pour vous, ma bien-aimée, qui m’aviez rendu si profondément heureux quelques heures auparavant en me laissant voir si clairement votre amour, et ensuite, il ne m’a pas été possible d’avoir une autre pensée. Mon Dieu ! j’ai donc enfin la certitude d’aimer et d’être aimé véritablement ! Quelle joie immense ! J’en étais étouffé, suffoqué, je me sentais mourir de bonheur.

Incapable d’écrire ou de lire, de fixer mon attention sur un autre objet, tout ce que je pouvais faire, c’était de crier vers Dieu pour le remercier d’avoir eu pitié de ma pauvre âme en détresse. Je parcourais ma chambre dans une agitation extraordinaire, et parfois je me jetais sur mon lit versant des larmes, mais des larmes d’une douceur infinie, — les chères larmes d’autrefois, les saintes larmes de la joie vraie qui nous vient de Dieu et par lesquelles nos âmes sont sauvées et ressuscitées de la mort, quand la grâce nous est accordée de les répandre avec profusion.

Ne vous étonnez pas et ne vous effrayez pas non plus, mon cher amour, ma Jeanne bien-aimée, de cette folle journée que je vous raconte. Il faudrait plutôt vous en réjouir puisque c’est l’histoire de la guérison d’un paralytique. Considérez qu’auparavant je me paraissais à moi-même un cadavre. Songez que depuis dix ans bientôt je roule dans des abîmes de douleur, de tristesse infinie, de ténèbres et de tentations mortelles, après avoir été inondé, submergé des plus étonnantes grâces et des plus insignes promesses qui puissent tomber sur un mortel. Je suis bien forcé de croire que vous m’avez été envoyée par Dieu qui se décide enfin à prendre en pitié sa créature accablée. Et mon bonheur est si grand qu’il fallait bien que la première impression déterminât une grande crise. Rassurez-vous. Je me calme déjà. Le bouleversement énorme qui me rendait hier quasi insensé n’existe déjà presque plus. La tempête va s’apaiser et le Seigneur Jésus pourra marcher dans sa gloire sur les flots de mon âme tout à fait domptée. Une paix charmante, une douceur d’amour suave et profonde va descendre en moi, je le sens bien et je pourrai travailler, penser, prier avec une force nouvelle, avec une patience résignée qui me permettra d’attendre sans trouble l’accomplissement, quel qu’il soit, des desseins de la Providence.