O ma douce consolatrice, ma Samaritaine chérie, je vous ai aimée dès le premier jour, je le vois maintenant et ce sentiment s’est développé tout à coup comme la flamme d’un incendie.
Il y a quelques jours j’avais dîné chez un ami qui s’était mis au piano pour me jouer quelques-unes des mélodies si tendres et si mélancoliques de Schubert. En l’écoutant, je pensais à vous et comme la musique agit sur moi puissamment, qu’elle produit toujours l’effet d’affiner ma sensibilité et d’élargir ma capacité de souffrir, — je vins à songer qu’il me serait peut-être un jour demandé de renoncer à vous que j’aime désormais… et qui êtes ma seule espérance terrestre. Cette idée fut un coup de poignard si cruel qu’il me sembla que mon âme entrait en agonie.
Je compris alors combien mon cœur vous appartenait.
Maintenant, ma chérie, tout cela est passé. Ma tendresse pour vous est absolument douce, un peu mélancolique, sans doute, mais sans aucun mélange d’amertume.
Vous m’avez écrit : J’aime Dieu plus que vous. Enfant bien-aimée, qu’en savez-vous ? Je ne pourrais vous écrire cela, parce qu’il me serait impossible de faire ce partage. J’aime Dieu en vous, par vous, à cause de vous et je vous aime parfaitement en Dieu, comme un chrétien doit aimer son épouse, et l’idée de séparer d’une manière quelconque cette belle flamme d’amour ne tombe pas sous le discernement de mon esprit. Aimons-nous donc, ma petite Jeanne, avec une entière simplicité, sans aucune analyse vaine, en la manière que Dieu veut, n’ayons pas peur de l’Amour qui est le Nom même de l’Esprit Saint et attendons ainsi avec courage la volonté de Celui qui nous a formés pour sa Gloire et qui ne nous a pas tirés du néant pour le plaisir de nous torturer.
N’est-ce pas une chose étrange ? Je me sens devant vous, auprès de vous, mon cher amour, comme un tout petit enfant malade. Si Dieu voulait nous faire la grâce d’accomplir ce que nous désirons l’un et l’autre, ah ! je me réfugierais dans vos bras, dans votre cœur comme dans une citadelle. Vous protégeriez contre lui-même, contre ses propres pensées, cet homme qu’on prétend si fort, si dur, si terrible à ses ennemis et qui serait si faible en votre présence. Vous seriez, chère amie de mon âme, ma conscience et ma lumière, parce que, à travers vous, je verrais toujours mon Rédempteur et l’Esprit adorable de mon Dieu.
Prions donc de toutes nos forces pour que cette chose arrive. Souvenons-nous que Dieu ne résiste pas à l’amour. Pour moi, je vais me remettre, grâce à vous, à la prière que j’avais presque abandonnée, tellement j’étais abattu. Je vous ai dit avant-hier assez de choses pour qu’il vous soit possible d’entrevoir le gouffre horrible du fond duquel votre amour m’a fait sortir.
Je vous le dis « en vérité », il faut absolument que notre demande nous soit accordée, car je sens au plus profond de mon âme et de mon esprit que j’ai besoin de vous pour accomplir de grandes choses.
Chérie, ma Jeanne bien-aimée, je vous aime si tendrement, qu’il me semble que, si vous m’apparaissiez en ce moment, je m’évanouirais de bonheur.
A vous de toute mon âme,