Remarque bien, mon amie, que cela se passait en dehors de tout calcul, de tout concept religieux. Ma nature seule agissait obscurément. J’aimais instinctivement le malheur, je voulais être malheureux. Ce seul mot de malheur me transportait d’enthousiasme. Je pense que je tenais cela de ma mère dont l’âme espagnole était à la fois si ardente et si sombre, et le principal attrait du christianisme a été pour moi l’immensité des douleurs du Christ, la grandiose, la transcendante horreur de sa Passion. Le rêve inouï de cette amoureuse de Dieu qui demandait un paradis de tortures, qui voulait souffrir éternellement pour Jésus-Christ et qui concevait ainsi la béatitude me paraissait alors et me paraît encore aujourd’hui la plus sublime de toutes les idées humaines. J’ai écrit tout cela dans le Désespéré, aux chapitres X, XII et XIII. Il est évident qu’un pauvre être humain fabriqué de cette manière devait être à lui-même son plus grand ennemi, son propre bourreau.
Quand je fus un homme, je tins cruellement les promesses de ma lamentable enfance et la plupart des douleurs vraiment horribles que j’ai endurées ont été certainement mon œuvre, ont été décrétées par moi-même contre moi-même avec une férocité sauvage.
Ce que je vais ajouter est presque incompréhensible, mais ma conscience me pousse à te le déclarer, parce que ton innocence me gêne, me trouble et qu’il est nécessaire que tu connaisses très bien l’homme que tu as le malheur d’aimer. Il m’est arrivé alors que je me sentais rempli de d’amour de Dieu, que « mon cœur brûlait dans ma poitrine », comme saint Luc le raconte des disciples d’Emmaüs, il m’est arrivé de m’indigner de cette joie, de lui déclarer la guerre, ainsi qu’un démon, et d’offenser Dieu, à l’instant même, de quelque manière atroce, parce que je savais qu’aussitôt après, je souffrirais inexprimablement et que j’avais soif de souffrir, à quelque prix que ce fût.
Tu vois, ma pauvre Jeanne, que je suis un étrange malade. Je suis sûr de t’aimer beaucoup, mais je ne suis pas sûr de ne pas te désoler, de ne pas te crever le cœur un jour, et cette crainte me remplit d’angoisse.
J’avais commencé cette lettre hier, puis je l’ai abandonnée à l’endroit où l’écriture change de couleur. J’avais peur de mes pensées. Ce matin, j’ai compris qu’il fallait l’achever. Pardonne-moi si je te fais de la peine. Mais il me semble que cela était nécessaire.
Je viens de recevoir tes quatre pages saturées d’amour et de confiance en Dieu et en moi. Pauvre ange bien-aimé, pardonne-moi, pardonne-moi toujours et demain matin, demande à Notre Sauveur qu’il ait pitié de moi, et qu’il triomphe de mon grand ennemi qui n’est rien moins que ton douloureux
Léon Bloy.
27 novembre 1889, 4 heures du matin.
Croirais-tu, ma Jeanne bien aimée, que je suis ordinairement embarrassé pour t’écrire ? Mon cœur est plein de toi, cependant, et mon esprit s’exalte sans cesse. Il me suffit d’évoquer ta chère image pour qu’aussitôt je sois rempli de pensées et de sentiments divins. Mais, en même temps, je me vois si parfaitement incapable d’exprimer tout cela. Ce matin, je me suis levé pour toi, avec l’intention de te faire une grande lettre, une lettre magnifique, un chef-d’œuvre qui fût pour toi comme de la lumière et comme du feu, et dont je fusse consolé moi-même. En m’y préparant, je me croyais plein d’idées sublimes et maintenant que je tiens la plume, je découvre mon impuissance absolue, ma prodigieuse imbécillité. Il me semble que je n’ai rien à dire et presque toujours il en est ainsi. Mes sentiments pour toi sont tels, mon adorée, que je voudrais avoir le plus grand génie du monde et l’intelligence même des séraphins chaque fois que je parle ou que j’écris à mon cher amour.
Quelle émotion charmante tu m’as donnée avant hier soir, quand je t’ai rencontrée ! Que tu étais belle, ma chérie ! que tu étais distinguée par ta démarche et par ton grand air de lady, et combien je me sentais fier d’être aimé de toi ! Cette pensée ravissante que tu m’aimes est pour moi comme la sensation d’une pointe de flammes qui s’enfoncerait dans mon cœur… J’ai eu un instant de joie d’autant plus extrême que je n’avais pu l’espérer et tu as dû voir que je ne savais quelle chose te dire, étant comme suffoqué de ma surprise et de mon bonheur. Il est vrai qu’il a fallu presque aussitôt nous séparer et j’ai senti bien durement alors la profonde misère de notre situation. Chacun de ces deux êtres faits l’un pour l’autre et si nécessaires l’un à l’autre s’en est allé de son côté, dans les ténèbres, dans la pluie, dans le froid, dans la solitude. En vérité, j’ai grand besoin que Dieu m’envoie sa sainte patience, car je porte de bien lourdes peines !