Pauvre amour ! les paroles que tu m’as répétées de Mlle X… sont pour toi un avant-goût des niaiseries et des sottises qui t’attendent aussitôt que seront connus ton amour pour moi et les conséquences nécessaires de cet amour. Les X…, dont l’affection est certaine et dont l’intelligence n’est pas méprisable, sont probablement ce que tu trouveras de meilleur. Juge par là des autres. Comment ce monde pourrait-il s’accommoder à nos pensées ? Malheureuse enfant ! tu as rencontré un lion qui t’a emportée dans sa tanière. Qui donc aurait le courage de te suivre ? Désormais, ta vie sera pleine de surprises, je te mènerai où tu n’aurais jamais cru pouvoir aller, je te donnerai des pensées que tu aurais autrefois regardées comme des aberrations de folie et je ferai naître en toi des sentiments qui te plongeront dans d’inconnus ravissements que tu n’aurais jamais cru possibles à la nature. Je me trompe, c’est Dieu qui fera tout cela. Moi, je n’aurai que la peine de me laisser aimer. Toutes ces choses s’accompliront sans préméditation de ma part, sans aucun dessein tracé d’avance, tout simplement parce que tu m’aimes et que tu partageras mon destin.

Or, c’est un destin extraordinaire, je t’assure et tu ne manqueras pas de personnes prudentes et avisées pour te conseiller d’être plus sage. S’il n’était pas absurde de raisonner dans l’hypothèse d’événements qui ne sont pas arrivés et qui, par conséquent, ne pouvaient pas arriver, on pourrait te supposer, rencontrant au lieu de moi un homme quelconque, à peu près intelligent, à peu près bon, à peu près riche, à peu près amoureux de toi, qui t’aurait recherchée honnêtement et que tu aurais fini par épouser de guerre lasse, pour avoir une situation honorable et dans l’espérance de la paix.

Mariée sans enthousiasme, uniquement pour faire ce que tu aurais cru la volonté de Dieu, tu aurais accompli tes nouveaux devoirs le mieux possible, avec un zèle glacé, — comme cent mille autres.

Et quels devoirs, Jeanne ! Le don de soi, sans amour, n’est-ce pas un désordre effroyable ?

Ah, sur ce sujet-là, par exemple, je suis plein d’idées. Et j’en ai de terribles que personne, je le crois, ne peut avoir eues avant moi. Il semble que les lois sociales fondées sur le christianisme devraient agir victorieusement sur ma pensée, n’est-ce pas ? Le mariage, vaille que vaille, tel qu’il se pratique depuis des siècles dans l’univers, pour le refrènement des débauches et la multiplication de notre espèce douloureuse, l’union sanctionnée par Dieu de deux êtres que je suppose même de bonne volonté, l’un apportant la droiture la plus généreuse et l’autre la résignation la plus héroïque, en vue d’accomplir une loi d’ordre divin, — encore une fois, tout cela devrait m’apparaître comme une réalité des plus respectables et des plus saintes. Eh ! bien, non, mille fois non, je suis ainsi formé que cette chose me paraît intolérable et monstrueuse, du côté de la femme, sans l’intervention de l’amour. Du côté de l’homme, c’est infiniment différent et tu le comprendras à la fin, parce qu’il faut que tu épouses ma pensée en même temps que tu épouseras ma personne.

Or, ce que je te dis ici d’une manière très rapide et très imparfaite est d’une importance extrême et touche à tout ce qu’il y a de plus divin, de plus éternel. Considère seulement — ceci n’est qu’un exemple — que si aucune femme n’avait jamais donné au Seigneur sa virginité, le Rédempteur du genre humain n’aurait pas pu naître. Tout ce qui intéresse la terre porte expressément sur la Femme. Une pauvre créature qui tombe dans le gouffre des prostitutions par l’effet du désespoir mérite, certes, une pitié sans bornes, mais une vierge qui se marie par raison commet un acte effrayant qui la place au dessous des prostituées, — prodigieusement au dessous des plus viles prostituées et qui fait peur aux mauvais archanges.

Cette jeune fille d’esprit léger et de cœur frivole qui, pour échapper à sa famille, pour être appelée Madame, pour avoir des toilettes et des parures, ou pour d’autres raisons plus méprisables encore, livre au premier drôle venu qui s’appellera son mari le tabernacle possible d’un Dieu, — cette jeune fille fait sangloter la Troisième Personne divine, elle fixe, pour mille ans peut-être, sur sa Croix de feu, Notre patient Seigneur Jésus qui allait en descendre, elle décourage les esprits d’en haut, et fait gronder effroyablement les esprits d’en bas, elle pousse le verrou sur tous les captifs, aggrave la désolation des créatures et désespère les agonisants. Ah ! c’est heureux vraiment que le Seigneur mourant ait demandé grâce pour ceux qui « ne savent ce qu’ils font » car certaines pensées sont si décevantes qu’il n’y aurait pas moyen d’en supporter l’amertume.

Les femmes n’ont qu’un signe, mais un signe bien certain pour connaître leur vocation. C’est l’amour tel que tu le sens pour moi, ma bien-aimée. Alors tout est dit et la volonté de Dieu n’est pas douteuse. Elles sont faites visiblement pour le mariage, quand même, étant désignées pour souffrir, elles ne pourraient jamais épouser l’élu de leur cœur.

Toutes les femmes que j’ai pu connaître dans mon pays, toutes, sans exception, ont une idée qui doit être universelle, car la nature humaine est identique partout. Elle a partout le même fond de pressentiment et le même capital de sottises. C’est idée, c’est qu’elles ont un secret que nul homme n’est capable de pénétrer. — « Monsieur, vous ne pourrez jamais connaître une femme, il y a en elle quelque chose qui vous échappera toujours. » J’ai entendu cela mille fois et celles qui le disaient étaient souvent, je t’assure, d’une bêtise inexprimable. Pauvres créatures qui seraient, à coup sûr, bien embarrassées de s’expliquer à elles-mêmes leur fameux secret, à moins qu’elles n’eussent dans la pensée des turpitudes ou des niaiseries, comme il est probable. Cela est bien ridicule et cependant elles ont raison, sans le savoir. Mais si quelqu’un tentait de leur dévoiler ce secret ignoré d’elles-mêmes, et qui appartient à Dieu, elles n’y comprendraient absolument rien et traiteraient de fou le révélateur.

Bossuet, qui eut la gloire d’être un esprit absolu, disait que toute erreur est une vérité corrompue. Ce qui revient à dire qu’aucune opinion collective, quelque révoltante ou sotte qu’elle puisse paraître, n’est entièrement méprisable. Au commencement de ce siècle, un Français, qui portait un très grand nom, et qui se prétendait issu de Charlemagne, le duc de Saint-Simon, s’avisa de fonder une secte, une religion qui séduisit des esprits distingués et qui eut pour adeptes un assez grand nombre d’hommes devenus célèbres. Je ne voudrais pas t’entretenir cinq minutes de cette invention d’orgueil qui finit par aboutir à d’inexprimables ignominies. Mais il y avait une chose étonnante. C’était le culte de la Femme inconnue, qui devait sauver le monde et que chacun devait chercher avec le plus grand soin par toute la terre. Quel singulier témoignage !