Elle est attendue, en effet, depuis les siècles, avec d’immenses soupirs, par ceux mêmes qui croient attendre, qui croient chercher autre chose. Cette Désirée des nations est invoquée sous tous les noms symboliques des concupiscences mystérieuses qui agitent la vieille âme humaine. Au fond et dans la réalité, c’est toujours Elle que notre ignorance appelle. Les richesses, la Joie, la Gloire, la Puissance, la Vertu et même le Vice, tout ce qui peut être convoité par le Genre humain exprime symboliquement cette unique soif des créatures condamnées à l’enfantement et à la douleur.
Ce n’est pas l’homme seul qui est tombé dans l’Éden. La création tout entière, dont il était l’unique support, est tombée avec lui. C’est pourquoi tout ce qui subsiste a besoin d’être sauvé et appelle en son langage le Libérateur. Te rappelles-tu le psaume 148e et surtout le sublime cantique des trois enfants dans la fournaise au livre de Daniel, où toutes les créatures, vivantes ou inanimées, sont invitées à bénir le Seigneur ?
Dans la merveilleuse légende de saint Colomban, l’apôtre de la verte Irlande, il est raconté que cet adolescent extraordinaire entendait de loin, à travers les mugissements de l’Atlantique, les cris des petits enfants au sein de leurs mères qui l’appelaient en Hibernie. Cette histoire me fait pleurer d’admiration. Avec quelle force pourrait-on appliquer cela à l’Esprit Saint, au Paraclet, à l’Être inimaginable que tout désire et convoite en gémissant, parce qu’il doit tout réparer, tout sauver, tout éclairer, tout glorifier, tout accomplir !
Combien j’aime ces pensées ! Je t’ai parlé d’un livre sur la Femme que je veux écrire, quand Dieu voudra m’en donner le moyen. Je crois que ce serait une œuvre importante et je suis profondément affligé de mon impuissance actuelle. Comme il faut que tu sois au courant de mes pensées, je ne résiste pas au désir de te donner un aperçu de cette œuvre qui n’existe encore malheureusement que dans mon cerveau. Ce sera une œuvre d’une audace extrême et il me serait impossible de te l’expliquer si tu étais une prude ou une intelligence médiocre. Mais je compte sur la hauteur de ton esprit et la simplicité de ton âme.
Nous touchons à une époque du monde où il faut que tout soit dit.
Voici : Une jeune fille issue de la bourgeoisie ouvrière et douée, par transmission, d’une âme supérieure à son milieu, haïe, par conséquent, ou méprisée de ses proches, persécutée par son abominable mère qui voudrait la vendre, finit par tomber d’elle-même dans l’infortune banale d’un premier amant qui l’abandonne. Alors s’ouvre pour elle le triple gouffre de la prostitution, du suicide ou d’un retour pur et simple à la vie médiocre, avec l’aggravation d’un idéal irréparablement saccagé. Ces trois solutions détestées l’épouvantent et elle en cherche éperdument une quatrième qui sera, à la fin, la prostitution encore, parce que tel est l’inévitable destin de la femme désespérée, quand la Providence n’accomplit pour elle aucun miracle. Cette absurde odyssée sera l’occasion de traverser d’étranges milieux et de basses tragédies plus étranges encore…
Le central concept de ce livre est le sexe physiologique de la femme autour duquel s’enroule ou se débobine implacablement sa psychologie tout entière. Pour parler net, la femme dépend de son sexe, comme l’homme dépend de son cerveau. L’idée n’est pas neuve, mais il est possible de la renouveler et d’en donner même une impression terrifiante en la poussant jusqu’à ses plus extrêmes conséquences, et c’est ce que je me propose avec l’espoir de rencontrer la vérité absolue. Par exemple, le culte, le vrai culte latrique de la femme, quelque vertueuse qu’on la suppose, pour le signe extérieur de son sexe qu’elle estime inconsciemment à l’égal du Paradis ; qu’on l’imagine, ce culte, en conflit immédiat avec l’absolue nécessité de la prostitution vénale, qu’on pousse jusqu’au bout cette idée, cette conception du sacrilège et le plus fier homme tremblera devant le monstre que son esprit aura évoqué.
Mon héroïne n’aura ni beauté supérieure, ni dons singuliers. Elle ne possédera qu’un noble cœur triste assez touchant, mais elle le portera à la manière des femmes, c’est à dire au plus profond de son sexe, puisqu’il faut les éventrer, ces êtres bizarres, pour leur donner la maternité qui est la véritable explosion de leur personnalité affective…
Elle sera donc forcée de revenir à son premier carrefour après de lamentables explorations. Cette fois, c’est bien la prostitution qu’il lui faut choisir, mais encore avec l’arrière espérance qu’au tournant de quelque ordure, elle dénichera le merle blanc d’un amour parfait. Le prodige, c’est qu’elle le trouve, en effet, juste à temps pour désespérer, avant de mourir, un brave homme qui arrive trop tard, comme tous les braves gens de ce dérisoire globe où personne ne se présente jamais assez tôt pour sauver personne.
Après le Désespéré, la Prostituée. J’aurai ainsi donné à ma manière d’artiste et d’après ma vision d’exégète, les deux faces cruellement symboliques de la vérité du drame divin.